Une nouvelle version numérique restaurée du sulfureux « Portier de nuit » (1974) vient de sortir sur grand écran par Wild Side. L’occasion de revoir, presque quarante ans après, un film majeur porté par Charlotte Rampling (qui n’était pas débutante puisqu’elle avait déjà à son actif des rôles marquants comme dans « Les Damnés » (1969) de Luchino Visconti) et par le génial Dirk Bogarde.

L’action de « Portier de nuit » se situe en 1954 dans la capitale autrichienne, Vienne. Soit presque dix années après la fin du IIIème Reich et de la libération des camps de concentration. Max (Dirk Bogarde) est concierge de nuit à l’Hôtel zur Oper (l’Hôtel de l’Opéra). Solitaire, à l’abri du monde « telle une taupe » comme il se décrit lui-même, « l’homme aux clés d’or » accueille avec flegme et style ses clients et entretient avec certains, dont une vielle comtesse et un danseur homosexuel, des relations ambiguës. Un soir, un couple se présente à la réception: un chef d’orchestre américain en tournée en Europe accompagné de sa femme, Lucia. Un regard d’épouvante envahit Max et Lucia, son ancienne adolescente de prisonnière, devenue sa maîtresse, alors qu’il officiait chez les SS durant la dernière guerre. Le passé revient en force, les retrouvailles et les jeux sexuels entre Lucia et son geôlier sont irrésistibles.

Dire que le parfum sulfureux de « Portier de nuit » s’est estompé quelques années après sa sortie serait faux: le film de Liliana Cavani met toujours autant mal à l’aise. Cette histoire d’un syndrome de Stockholm entre bourreau et victime, sous fond de nazisme et de camps d’extermination, dans un environnement oppressant et clinique, en a choqué (le film fut censuré en Italie et aux États-Unis) et en scandalisera plus d’un. D’autant plus qu’une désespérante atmosphère de fin du monde (celle des camps de la barbarie nazie, celle d’anciens bourreaux vivant désormais cachés) enrobe la relation sadomasochiste qu’entretiennent Lucia et Max. Le film fut d’autant plus scandaleux qu’à l’époque de sa sortie, 1974, on taisait encore certaines atrocités nazies.

Documentariste de formation, Liliana Cavani avait rencontré une survivante des camps de la mort qui s’était éprise – et réciproquement – de son bourreau. Elle en a tiré un film qui scrute au plus profond les perversions de l’âme humaine. Le choix de Charlotte Rampling pour incarner Lucia avait été proposé par Dirk Bogarde (les deux acteurs s’étaient rencontrés sur le tournage des « Damnés »). Charlotte Rampling raconte qu’après son audition par la réalisatrice et son producteur Robert Gordon Edwards, le choix de jouer Lucia s’est imposé avec évidence. L’actrice compose en effet une hallucinante jeune femme, torturée par ses démons, tandis qu’on redécouvre à chaque film, quelques semaines après la ressortie en salle et en DVD de « Despair » de Rainer Werner Fassbinder, quel jeu ambigu était capable Dirk Bogarde.

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