Interview: Faire partager et connaître l’histoire des cinémas du Nord-Pas-de-Calais

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Interview: Faire partager et connaître l’histoire des cinémas du Nord-Pas-de-Calais


Ci-dessus: Cinéma Palace à Douai. Avec l’aimable autorisation d’Olivier Joos.

Salles-cinema.com aime faire partager les expériences de cinéma. Nous avons interviewé plusieurs cinéphiles sur leurs souvenirs de cinéma, leur passion du 7ème Art. Vous pouvez d’ailleurs retrouver leurs écrits dans notre rubrique Témoignages.

Cette fois, c’est la région Nord-Pas-de-Calais qui est à l’honneur, dignement représentée par un inlassable chercheur et passionné en la personne d’Olivier Joos, co-auteur avec Daniel Granval de l’ouvrage « Les cinémas du Nord et du Pas-de-Calais de 1895 à nos jours ». Olivier a également créé un blog (1) sur les salles de cinéma de la région Nord-Pas-de-Calais: qu’on soit cinéphile, passionné ou tout simplement amateur, son blog ne laissera personne indifférent. Tout simplement parce que le cinéma est partie intégrante de notre vie dans la cité: que ce soit le « cinéma de papa » ou le multiplexe, le 7ème Art laisse des souvenirs d’enfance, des émotions d’adolescence et des expériences d’adultes.


Ci-dessus: Cinéma Palace à Arras. Avec l’aimable autorisation d’Olivier Joos.

Olivier, quels sont vos premiers souvenirs de cinéma?

Comme beaucoup de personnes, mon premier souvenir de cinéma est lié à un dessin animé de Walt Disney et au film « Le Livre de la jungle », que j’ai vu lors d’une de ses ressorties au cinéma, ce que faisait fréquemment la compagnie Disney dans les années 70 – 80. Je devais avoir entre 6 et 8 ans et c’était au cinéma APOLLO de Hénin-Beaumont. Aujourd’hui, en DVD, c’est un film qui me fascine toujours, surtout la musique envoûtante qui accompagne le film (et non les chansons que tout le monde connaît), mais aussi les décors de la jungle. Ensuite, ce sont aussi des souvenirs d’enfance: lorsque j’allais au cinéma STELLIANA de Stella-Plage, petite station balnéaire près du Touquet, qui repassait les grands films de l’année écoulée. Bien sûr, à 6 – 8 ans, j’allais surtout voir des films avec Louis De Funès par exemple. Je me souviens encore de l’entrée avec une borne de jeu vidéo, du panneau publicitaire déroulant avec les commerçants locaux… Et enfin, adolescent, toutes les semaines avec un ou deux amis, les séances au cinéma ESPACE LUMIÈRE de Hénin-Beaumont. Trois souvenirs, trois salles… et toutes les trois détruites ou à l’abandon.

Ces souvenirs d’enfance vous ont-ils poussé à effectuer des recherches sur les salles de la région?

Oui et non. Ce qui m’a surtout guidé et poussé vers ces recherches, ce sont mes études universitaires. En 1994, lorsqu’il a fallu choisir un sujet de maîtrise, j’avais dressé une liste de sujets potentiels. Comme on approchait de la date anniversaire du centenaire du cinéma, j’ai pensé à ce sujet, cherchant un thème culturel, une histoire des mentalités et de l’histoire culturelle en histoire contemporaine. Alors que les autres étudiants plongeaient dans des sujets « traditionnels » sur la guerre ou la politique, je ne me voyais pas pendant un an réfléchir à ce genre de sujet. Mon professeur m’a donné son accord, et c’est parti comme cela. J’ai d’abord travaillé sur l’histoire des débuts du cinéma à la Belle Époque dans le bassin minier du Pas-de-Calais pour cette maîtrise. Ensuite, j’ai continué pour mes recherches personnelles : que sont devenus les salles que je traitais dans mon sujet ? Et cette salle-là que je connaissais, d’où vient-elle ? Quelle est son histoire ? Peu à peu, le but était clair: retisser les liens entre les salles que j’avais étudiées pour ma maîtrise et les salles que je connaissais de mon environnement local.Voyant qu’il n’y avait rien, j’ai commencé à sauvegarder tout ce que je trouvais, photographiant d’anciennes salles avant leur destruction, ne sachant alors que faire avec cette documentation. Parallèlement à cela, je commençais à faire des rencontres intéressantes, notamment avec Daniel Najberg, exploitant de cinéma de la région et grand collectionneur. Avec un groupe d’amis, nous avons monté l’Association Régionale pour une Maison du Cinéma afin de créer ce type de structure, un genre de cinémathèque régional que ne possède pas le Nord-Pas-de-Calais. Il y a eu aussi une belle rencontre avec Daniel Granval, qui faisait ce type de recherches avec qui j’ai co-écrit un livre sur les salles de cinéma dans la région.

La région possédait-elle, et possède-t-elle toujours, un patrimoine intéressant de salles de cinéma?

Tous les types de salles ont existé et existent encore dans cette région : petite salle de quartier, méga complexe de périphérie, paquebot de centre-ville, ancien ciné paroissial. Il y a une grande variété avec une multitude de cas intéressants. Et cela existe toujours : le cinéma vivant et vivace en milieu rural avec l’extraordinaire histoire du REGENCY de Saint-Pol-sur-Ternoise, les grands réseaux tels que Pathé ou Gaumont et leur implantation en région, la petite salle gérée par la mairie comme le TRAVELLING de Courrières, l’histoire de l’AMC, unique implantation en France de ce géant de l’exploitation outre-atlantique, l’aventure des salles sous l’occupation allemande, la reconversion des cinémas, la transformation des bâtiments… Il y en a des tas d’autres que j’oublie, mais toutes sont un patrimoine à leur échelle. Ce que je cherche à démontrer, c’est que toutes les salles ont une histoire, les exploitants, mais aussi les spectateurs, le quartier, le pôle culturel que représente le cinéma, le lien qui unit les spectateurs avec la salle.

Prenez l’exemple du cinéma APOLLO de Lens qui a connu une histoire étonnante : la plus grande salle de province lors de son ouverture en 1932, un bâtiment qui a connu la venue des plus grandes vedettes comme Jacques Brel ou Joséphine Baker. Un immense paquebot de centre-ville qui a connu les restructurations des années 1970 et la fragmentation en de multiples salles avant une lente descente et une fin inéluctable. Aujourd’hui, cet ancien cinéma, qui est un souvenir encore si vivant pour de nombreux lensois, est au cœur d’un projet de transformation avec l’arrivée du Louvre dans la ville, fin 2012. La façade, parce qu’elle a des traces Art-Déco, sera sauvegardée. Et l’intérieur, entièrement rasé, va devenir un complexe culturel ou hôtelier. J’aime cette idée de pérennité des lieux. Les cinémas ferment, c’est la loi du marché, le cinéma est aussi un commerce, c’est ainsi… et leurs emplacements attirent des convoitises. Mais j’aime aussi, chez certains élus ou promoteurs immobiliers, l’idée de sauvegarder la mémoire, en donnant le nom de l’ancien cinéma a leur nouveau bâtiment. Il y a ainsi un immeuble APOLLO à Sallaumines, ou une résidence CAPITOLE à Hénin-Beaumont… J’espère que les promoteurs de l’ APOLLO lensois garderont quelque chose. Il y a déjà le nom inscrit sur la façade, un grand « Apollo » accueille le touriste qui sortira de la gare pour rejoindre le Louvre. Le patrimoine existe donc. J’ai déjà observé des circuits touristiques en bus organisé par des offices de tourisme qui s’intitulent : « sur les traces des anciens cinémas », organisés dans le bassin minier autour de Hénin-Beaumont. Les associations historiques locales s’activent de plus en plus autour de cette thématique.


Ci-dessus: Cinéma Majestic à Lens. Avec l’aimable autorisation d’Olivier Joos.

Faites-nous revenir en arrière avec des exemples de salles aujourd’hui fermées…

Il y en a des tas, et toutes ont une histoire qui mérite d’être raconté. Je pense par exemple au cinéma VARIÉTÉS d’Aubigny-en-Artois. Cette salle a été rasée pour faire place à un parking pour La Poste. Dirigé par Fortuné Viart pendant des années, cette personnalité de la commune disparaît lentement de la mémoire collective alors qu’il a tant donné pour ses concitoyens: des rêves, des valeurs, de l’émotion, des rires… Tout cela est aujourd’hui oublié alors que Fortuné Viart, décédé il y a peu, a connu une vie formidable et étonnante puisqu’il a épousé la fille du directeur du FA-MI-LA de Bray-Dunes. C’est pourquoi cette sauvegarde de la mémoire m’intéresse tant. J’essaie de rencontrer les anciens directeurs, les anciennes ouvreuses… Aucun n’a fait fortune. Ce sont des gens qui se sont investis dans leur passion, qui ont continuellement modernisé leur salle avant, bien souvent, de sombrer dans l’oubli. Je pense aussi au cinéma de Hesdin dirigé par M. Bayart qui a gardé en mémoire tant de souvenirs, les souvenirs d’Auguste Tétin, intarissable sur les salles du groupe Bertrand dans le bassin minier, etc. Je pense aussi à une belle rencontre à Estrée-Blanche, près de Aire-sur-la-Lys, la salle de cinéma se trouvait derrière un café. Aujourd’hui rasé, il ne reste plus qu’un petit muret entourant un potager ! A chaque rencontre, les gens sont adorables, parlent de leur cinéma avec amour, qu’ils soient exploitants ou anciens spectateurs…

Quel constat tire-t-on sur la situation des salles de cinéma dans la région?

Le Nord-Pas-de-Calais a la particularité de connaître une multitude d’exemples : des salles communales, gérées par les municipalités, des complexes anciens, plus ou moins grands, des petites salles uniques, des entrepreneurs dynamiques qui aiment le cinéma comme Daniel Najberg, ou Laurent Coët. Il y a toujours des projets d’ouverture de complexes comme à Hazebrouck ou à Berck-sur-Mer, avec des restructurations, des cinémas connaissant toujours le risque d’une possible fermeture comme l’ALHAMBRA de Calais. Il y a de la diversité et de l’émulation : des groupes dynamiques régionaux qui cherchent à se développer ou de petites structures comme le cinéma UNIVERS de Lille qui défend une certaine idée de la consommation de cinéma, reprenant les principes de la cinéphilie, sans oublier les petites structures para-publics qui essaient de faire vivre cette consommation culturelle, comme à Aire-sur-la-Lys et la gestion du cinéma AREA. Mais il y en a des tas d’autres…

Aujourd’hui, les multiplexes se sont implantés partout en France. Ont-ils, selon vous, bouleversé le paysage cinématographique du Nord-Pas-de-Calais?

C’est indéniable ! Lille possède l’un des plus grands multiplexes de France avec le KINOPOLIS de Lomme et ses 23 salles. Cette implantation, une des premières sur le territoire national, a eu un impact considérable avec des fermetures de salles comme le REX à Armentières ou le GAUMONT de la rue de Béthune à Lille. La région bénéficie aussi de multiplexes de seconde catégorie, plus petits, comme le CGR de Bruay, le GAUMONT à la Cité-Europe du tunnel sous la Manche ou le CINEVILLE de Hénin-Beaumont, tous deux liés à un centre commercial. Leur arrivée a abouti à une fermeture de salles plus petites de centre-ville comme le CONCORDE de Noyelles-Godault, l’ESPACE-LUMIERE de Hénin-Beaumont, le SULLY de Béthune ou l’APOLLO de Lens déjà évoqué. Ce modèle du complexe est parfaitement dans sa logique de rentabilité dans la région : un vaste parking, une installation près d’un centre commercial, un accès facile par autoroute… Ces caractéristiques sont toutes présentes dans ces cas de multiplexes de la région.

Mais le multiplexe n’est pas que le grand bunker de centre commercial, c’est aussi une autre façon de savourer le cinéma. Il ne faut pas être nostalgique du « cinéma de papa ». Rappelons que le cinéma est d’abord et avant tout un commerce, certes un peu particulier, mais qui obéit aux règles du commerce : s’adapter, se moderniser... Cela a toujours été comme ça. Pensons à l’arrivée du parlant qui a abouti à la fermeture de salles qui ne se sont pas modernisées. Pensons aux contrôles de sécurité dès le début du cinéma. Il y a eu des fermetures de salles à cause de cela : fermeture d’un cinéma à Hénin, l’ALCAZAR, car situé, juste après la première guerre mondiale, au 1er étage d’un immeuble avec habitations au rez-de-chaussée et au second étage. Ou un cinéma tout en bois à Hesdin ! Je pense ainsi aux multiplexes créés par des indépendants, tels que le groupe O’CINE de Bernard Coppey, qui défendent un cinéma de proximité, exigeant, à la fois populaire et élitiste, qui en donnent pour son argent avec un maximum de confort dans le son et l’image.

Quel est la place du cinéma aujourd’hui dans le Nord-Pas-de-Calais. Y-a-t-il une dynamique des exploitants indépendants pour amener les spectateurs dans les salles obscures?

Outre les grands circuits nationaux, UGC, Pathé à Liévin, mais aussi CGR, il y a une vraie dynamique d’exploitants soucieux de faire partager le plaisir du cinéma, cherchant à développer les animations autour du cinéma. Je pense bien sûr à Michel Vermoesen et à son groupe qui se développe, notamment vers Mulhouse. A Laurent Coët, un véritable exemple à suivre pour faire vivre une salle en milieu rural. A Didier Dupuis qui défend son cinéma FAMILIA à Berck-sur-Mer. Aux gérants de l’ALHAMBRA de Calais… Il y en a des tas d’autres. Leur dynamique est notamment perceptible avec le lancement de Ciné Sun, une opération tarifaire qui a lieu à la fin de l’été, uniquement dans le Nord-Pas-de-Calais. Mais le cinéma, c’est aussi les films tournés dans la région, avec le CRAAV qui cherche à développer les tournages, à bien accueillir les équipes afin de promouvoir et de mettre en valeur les pays.

Quel a été le déclic pour mettre en ligne votre blog?

Le déclic a été double. D’une part, le fait qu’il existait déjà des blogs très bien faits racontant les salles de cinéma, en France. Les contacts déterminants ont été avec Philippe Célérier (2), puis avec Laurent Comar (3). Tous deux m’ont aidé, soutenu, éclairé sur la fabrication d’un blog. Leur exemple a été un moteur. Puisque la région est riche de 500 salles et que derrière une histoire sur une salle de cinéma, il y a aussi d’autres histoires et qu’on n’en sort jamais, je me suis cantonné exclusivement sur ma région. Il y a beaucoup à faire… La seconde raison a été justement l’envie de faire partager ce que j’ai, de ne pas garder tout cela pour moi et de susciter aussi des envois de documents. Avec ce lien, j’ai reçu de très nombreux documents : photos d’anciennes salles, de tickets de cinéma…. et des liens se sont faits aussi avec d’autres personnes qui suivent ainsi mes travaux et qui les enrichissent de leurs trouvailles. A chaque fois, je les remercie chaleureusement car ils m’aident véritablement. Faire partager, faire connaître, mettre des documents en connexion, susciter des recherches chez certaines personnes pour retrouver leur salle de cinéma, promouvoir l’idée d’une cinémathèque régionale, même virtuelle, populaire et ouverte vers les gens, voilà ma démarche…

Retrouver le blog d’Olivier Joos: Le cinéma dans le Nord-Pas-de-Calais

Remerciements à Olivier Joos.
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(2): Créateur du blog Ciné-Façades
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2011-12-18T21:16:22+00:00 18 décembre 2011|

Un commentaire

  1. Sorties familiales Nord Pas de Calais 14 septembre 2012 à 12 h 45 min

    Bravo à ces deux passionnés, ça fait très plaisir d’avoir des informations sur l’histoire de notre région (et de voir le Palace d’Arras dont mes parents et grands-parents m’ont souvent parlé)

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