Interview: « Les cinémas Art et Essai doivent afficher leurs différences »

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Interview: « Les cinémas Art et Essai doivent afficher leurs différences »

Après le récent interview de Patrick Dallet, directeur du cinéma Le Vivarais à Privas, nous avons rencontré Cyril Jacquens à la tête du cinéma DEVOSGE, un des deux cinémas Art et Essai de Dijon, avec l’ELDORADO. Le DEVOSGE, attachant cinéma de cinq salles, est bien connu des dijonnais pour sa programmation de qualité, son parti pris et ses animations (rencontres, débats, etc.). Son directeur est convaincu que le cinéma Art et Essai ne doit pas rester dans son coin et s’ouvrir à tous, tout en conservant sa spécificité, sa différence. Un des enjeux majeurs des salles de cinéma est le passage à la projection numérique: c’est ce que nous reporte Cyril Jacquens, à la tête de ce cinéma qui appartient à l’exploitant Cap Cinéma, également propriétaire d’un multiplexe à Dijon.

RENCONTRE AVEC CYRIL JACQUENS, DIRECTEUR DU CINÉMA DEVOSGE A DIJON.

La ville de Dijon possède plusieurs cinémas en centre-ville: indépendants, art et essai, multiplexe. Comment se positionne le DEVOSGE en particulier ?

Dijon est l’une des villes les mieux pourvues en équipement cinématographique sur le plan national. Réparti en cinq établissements cumulant quarante-deux écrans pour plus de trois mille fauteuils, Dijon a un taux de un fauteuil pour trente-cinq habitants alors que la moyenne nationale n’est que de un fauteuil pour cinquante-sept. Autre particularité de la ville, aucun grand groupe national (UGC, Pathé-Gaumont ou CGR) n’y est représenté. En fait, l’exploitation dijonnaise est distribuée entre trois opérateurs : Matthias Chouquer (cinéma ELDORADO, trois salles), le circuit Massu (Sylvie Duparc) et Cinéalpes (Line Davoine).

Marcel Massu et Gérard Davoine, respectivement fondateur des circuits MJM et Cinéalpes sont des opérateurs historiques de la ville. Marcel Jules Massu, ancien directeur du DARCY, de l’ALHAMBRA, du FAMILIA et du K7, a racheté en quelques années (de 1980 à 1986) l’ALHAMBRA, le GRANGIER, le DARCY, l’ABC et le STAR. Son succès reposait sur deux idées fortes : exploiter ses salles en réduisant au maximum leurs frais de fonctionnement et occuper le terrain le plus large possible sur la ville. A Dijon, cela s’est traduit, dans les dix dernières années, par le rachat presque systématique de tous les cinémas en vente. En 1998, Marcel Massu rachète la GRANDE TAVERNE à la paire Lemoine-Davoine. En 2002, il reprend les salles GAUMONT suite au départ de l’opérateur. Cette stratégie, qui a pour enjeu d’éviter l’arrivée d’un nouveau concurrent sur la ville, contribue également de fait au statisme du centre-ville, à l’absence de nouvelles propositions et à un manque de concurrence entre les cinémas de l’hyper centre.

A côté des cinémas Massu, l’autre opérateur historique de la ville est le circuit Cinéalpes fondé par la famille Davoine. D’abord associé à Gérard Lemoine, puis seul, Gérard Davoine est présent sur Dijon depuis la fin des années 1970. Après avoir exploité l’ALHAMBRA, le PARIS, la GRANDE TAVERNE et le DEVOSGE, il décide de se lancer dans la construction du premier multiplexe de la région dans les années 1990. Il obtient – non sans mal – l’autorisation de créer un cinéma de douze salles en périphérie dijonnaise, à Quétigny : le cinéma CAP-VERT, qui ouvre ses portes en novembre 1999.

La nouvelle offre proposée par ce multiplexe fragilise les entrées des cinémas du centre-ville et notamment celles du DEVOSGE, complexe de cinq salles qui fait toujours partie du portefeuille de la famille Davoine. Malgré l’ouverture du CAP-VERT, son activité est maintenue. Il est décidé de le réorienter sur un créneau art et essai afin, d’une part de pérenniser son activité, et d’autre part pour permettre au circuit Davoine de proposer, avec ces deux sites, l’offre de films la plus profonde de la ville.

Si le fait d’avoir deux établissements art et essai (l’ELDORADO et le DEVOSGE) sur une ville comme Dijon est plutôt réjouissant en soi, on peut néanmoins s’interroger sur la capacité des deux opérateurs à soutenir et à maintenir leur activité dans ces conditions à long terme. Le modèle dijonnais d’un art et essai bicéphale est-il suffisamment solide, en l’état, pour prétendre à un avenir ? Est-il capable d’évoluer ou risque-t-il à terme d’être dépassé par une nouvelle proposition art et essai ?

Qui sont les spectateurs du DEVOSGE ? Parvenez-vous à attirer les jeunes spectateurs souvent habitués aux grands complexes?

Le spectatorat du DEVOSGE est essentiellement féminin puisqu’une étude mené par des étudiants de l’ESC en 2005 avait indiqué une fréquentation féminine à hauteur de 75% de l’ensemble des clients. A l’époque notre client type était une femme de 19-45 ans. Notre force actuelle ne réside pas dans l’écrin du cinéma. Si nous nous efforçons d’entretenir au mieux nos salles, il est vrai qu’il nous est difficile de soutenir la comparaison avec un multiplexe récent. Notre structure est vieillissante et notre configuration nous inscrit à la génération des premiers complexes, époque où le nombre de salles importait plus que la taille des écrans. Nous avons maintenu le cap par le biais de petites  amélioration mais nous restons un cinéma historique. Notre programmation ne nous permet que ponctuellement de toucher des publics jeunes.

Nous faisons partie de l’ensemble des dispositifs d’éducation à l’image et à ce titre accueillons chaque années plusieurs milliers de jeunes spectateurs. Cependant, force est de constater que notre travail ainsi que notre ligne éditoriale s’adresse avant tout à un public Art et essai. Nous ne pouvons pas afficher de films trop commerciaux comme « Intouchables » , « Twilight » ou « Mince alors ». Une telle démarche nous ferait perdre un peu de notre âme. Nous restons donc fidèle à notre ligne éditoriale et tentons de contenter notre public, celui-là même qui nous soutient depuis des années… Nous avons tout de même entamé plusieurs chantiers: il y a quelques années nous avons notamment ouvert des ponts avec les structures estudiantines. Cela nous permet de nous enraciner véritablement dans le paysage culturel dijonnais plus que de nous développer réellement.

Les cinéphiles fréquentent-ils à la fois les multiplexes et l’art et essai? La carte d’abonnement permet-elle d’amener de nouveaux spectateurs?

Il est incontestable effectivement que les cinéphiles peuvent aussi bien avoir envie d’un blockbuster américain que d’un film d’auteur français plus difficile. Les cartes d’abonnement et/ou cartes illimitées sont en cela de véritables galvaniseurs d’entrées. Il est important toutefois de rappeler que le cinéma Art et Essai est loin d’être « ghettoisé » aujourd’hui: l’affiche des salles Art et Essai et celui des salles commerciales se croisent de plus en plus souvent. On peut ainsi constater que les films de Maiwenn, qui ne sortaient autrefois que sur le réseau Art et Essai, trouvent également aujourd’hui leur place en multiplexe. Aussi, il faut véritablement que les salles Art et Essai, dans un contexte de concurrence important, démontrent aux distributeurs qu’elles sont encore compétitives et qu’elles arrivent à mobiliser plus de spectateurs sur le film qui leur est confié que le multiplexe d’à côté qui programmerait les mêmes titres. La carte d’abonnement, sous ce jour, peut représenter un frein à la fréquentation des salles Art et Essai.


Ci-dessus: l’acteur et réalisateur Patrick Bouchitey présentant son film au cinéma Devosge.

Les salles de cinéma comme le DEVOSGE, grâce à leurs directeurs, sont de véritables fenêtres ouvertes sur le monde puisqu’elles proposent d’autres expériences de cinéma…

La direction de salles comme le DEVOSGE est de plus en plus complexe puisque la pression des distributeurs est de plus en plus importante. Dans un contexte, où le nombre de sorties hebdomadaires connaît une évolution exponentielle, il convient de défendre dans un même élan la sortie de films Art et Essai porteurs qui sont prépondérants pour la bonne marche économique du cinéma mais également de protéger une certaine idée du cinéma sur l’exposition de films plus fragiles. Pour rappel, moins de 5% des films sortis sur les écrans hexagonaux concentrent plus de 95% des entrées. En dehors de cette exploitation classique, le travail des salles Art et Essai est, en ces temps de crise, de plus en plus complexe. Il nous est parfois très difficile de mobiliser des spectateurs à l’occasion de rencontre avec des réalisateurs ou des acteurs. Dernièrement notre confrère Art et Essai qui recevait Macha Méril pour un hommage à Maurice Pialat n’a pas réussi à remplir la moitié de sa salle. Les temps sont très durs. Il faut être prudent et bien choisir les animations qui vont prendre pied dans le cinéma. Trop de mauvais choix peuvent déstabiliser économiquement l’équilibre d’une salle.

L’enjeu des salles de cinéma est sans conteste le passage au numérique. Comment s’opère cette transition au DEVOSGE?

Le DEVOSGE n’aura pas une histoire plus originale que les autres cinémas. La plupart des projecteurs 35 mm vont être remplacés par des projecteurs numériques et la pellicule va progressivement s’effacer de l’exploitation. Nous conserverons naturellement un projecteur 35mm afin de ne pas nous priver d’une rétrospective de vieux films qui n’existeraient pas au format numérique, néanmoins nous savons pertinemment que nous tournerons de moins en moins avec ce matériel historique.

Quel est le résultat final en terme de qualité de la projection?

Je fais partie des grands sceptiques du numérique. Lorsqu’on m’oppose le problème de la qualité de projection dans certains cinémas ou le coût des copies, il me semble que l’on déplace juste un problème. Une cabine bien tenue, un personnel formé permettait – et permet toujours – des séances de qualité. Le numérique a révolutionné beaucoup de choses, mais il ne permettra pas de régler les problèmes d’encadrement des personnels techniques. Une cabine qui tournait mal en 35 mm tournera mal en numérique. Le maux seront différents mais ils parasiteront toujours l’exploitation. De plus, le numérique est beaucoup moins souple à l’exploitation que ne l’était le 35 mm. Lorsqu’il aura un problème technique, l’exploitant n’aura plus qu’à fermer sa salle en attendant un, deux ou trois jours qu’un technicien compétent vienne régler le problème. L’exploitant voit son rôle se résumer à diffuser les films. Son activité et son influence sont encadrés par les distributeurs.

Est-ce que le coût de la copie numérique est-il réduit pour l’exploitant par rapport au 35 mm?

Une fois encore la réponse dépend largement du point de vue que l’on embrasse. La réduction des frais de création des copies intéressera exclusivement ceux qui « tiraient » les copies, en l’occurrence les distributeurs. De plus, ces réductions de coûts se réalisent essentiellement à l’occasion d’économie d’échelle. Plus le nombre de copie est important plus le prix unitaire d’une copie est réduit. La création même d’une copie, appelée Master, coûte plus chère en numérique qu’en 35mm. Aussi, tous les distributeurs ne sont pas égaux devant les frais de création des copies. Un gros studio réalisera plus d’économie qu’un petit distributeur indépendant.

Reste l’impact écologique au niveau du transport des anciennes bobines…

Effectivement, sur un plan écologique à long terme, il risque d’y avoir un petit effet. La création de copie en 35 mm était polluante (même si le passage au format cyan en 2005 avait dépollué un peu le processus de création des copie argentiques). La pellicule était recyclée. Les anciens films et bandes annonces étaient fondus pour assurer le tirage de nouveaux films. Que vont devenir les copies 35mm qui dorment dans les stocks de films à Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux?

Le DEVOSGE a ceci de spécifique: il est la propriété du groupe CINÉ ALPES, également exploitant à Dijon du multiplexe CINÉ CAP VERT. Comment se passe la « cohabitation »?

La cohabitation se passe bien. Chaque site a une identité et un fonctionnement qui lui est propre. Bien que les enjeux, les publics et donc les cibles soient différents, je pense que l’on ne s’interdira pas de monter ensemble des opérations et des programmations communes dans la veine d’une semaine « Films noirs » à l’occasion de la sortie d’un gros film. Il me semble que notre avenir commun peut passer par des stratégies proches. C’est donc dans une certaine mesure une complémentarité entre le multiplexe et un complexe Art et Esai, une déclinaison provinciale en quelques sortes des modèles d’exploitation insufflés par Toscan du Plantier et appliqués aujourd’hui par UGC et Les cinémas Gaumont & Pathé dans les grandes agglomération.

Si une complémentarité apparaît comme une bonne chose, il ne faut pas qu’elle implique un retour du DEVOSGE sur un créneau plus commercial. Au vue de sa localisation et de son public, le DEVOSGE ne pourrait effectuer de retour à un cinéma commercial classique. La programmation actuelle doit sans doute être encore affinée pour que l’identité du lieu s’affirme dans les années à venir. Il est indiscutable que le DEVOSGE doit afficher sa différence. L’exploitation des films qui nous sont confiés doit être différente voire complémentaire de celle de la concurrence. Il ne faut tout de même pas que le DEVOSGE devienne seulement un cinéma de deuxième exploitation (c’est-à-dire reprendre uniquement des films délaissés par ses concurrents ou déjà exploités sur la ville). Sur un plan économique, le calcul peut être dangereux et fragiliserait sans doute à terme l’équilibre de la salle.

Un vrai travail sur le cinéma de répertoire est actuellement en construction car depuis quelques années, les salles Art et Essai ont graduellement délaissé ce pan de l’exploitation alors qu’il y a indiscutablement un créneau à saisir. Mais le travail pour y parvenir est très long et compliqué car il s’agit d’habituer et de former un public à des rendez-vous et à des cinémas qui peuvent aujourd’hui nous paraitre lent…

Comment devient-on directeur d’un cinéma? Le petit garçon de « Cinema Paradiso », c’est un peu vous, non?!

Effectivement, il y a un peu de ça. Ma famille n’était pas vraiment cinéphile et j’ai découvert le cinéma surtout par le biais de la collection « 80 films » dirigée par Pierre Tchernia et Eric Rohmer. Jusqu’à mes 14 ans, je voyais un voire deux films par an, toujours en famille et généralement soit un Disney soit le film coup de cœur de RTL. Pour ma découverte du cinéma, elle correspond plus à mon entrée à l’université où j’arrivais à voir entre 300 et 350 films en salle chaque année. Devait arriver ce qui arriva, j’ai eu envie de trouver un petit boulot dans un cinéma et j’ai donc passé le CAP opérateur projectionniste… L’histoire était lancée pour moi. Dix ans après avoir obtenu mon CAP, je suis toujours dans l’exploitation et je ne me vois pas vraiment changer de secteur. Travailler dans le cinéma est tout de même un bien beau métier!

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Remerciements à Cyril Jacquens.

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2013-07-31T14:37:12+00:00 24 mai 2012|

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