Adresse: 4 place du Calvaire à Rennes
Anciennement: Omnia-Pathé, Gaumont.
Fermeture définitive.

C’est durant la froide nuit du 12 avril 1931 que l’Omnia-Pathé, le premier cinéma de Rennes, s’embrase suite à l’incendie survenu dans une boulangerie voisine. La salle de 800 places aménagée dans l’ancienne chapelle des Calvairiennes avec son architecture monumentale datant du 18ème siècle est dévastée. Quelques années plus tôt, le 11 avril 1908, Pathé inaugure en lieu et place son cinéma qui devient le Royal, la salle de cinéma la plus importante de la capitale bretonne.

Ci-dessus: l’Omnia-Pathé, ancêtre du cinéma Royal.

Le Royal, la plus grande salle de cinéma de Rennes.

Le quotidien Ouest-Éclair retrace dans son édition du 25 novembre 1932 l’inauguration du cinéma Royal: « D’un temple, le Royal en a les dimensions imposantes, vaste nef décorée sobrement, brun, crème et argent… il en a aussi les lumières… Mais des lumières si douces qu’on en chercherait vainement la course. Elle semble s’étendre sur la salle comme une vapeur éclatante et impondérable. Quand au son, il glisse avec une souplesse infinie, se perd dans les mille anfractuosités du staff, se heurte à ses aspérités, se module en un mot pour parvenir ensuite jusqu’aux oreilles charmées… Le Royal est aussi un temple d’architecture moderne ».

Dans les colonnes du même journal, le directeur du Royal M. Gourrichon commente son établissement cinématographique: « tous mes employés porteront la livrée du Royal… Un peu comme dans un Palais, quoi! Et puis, j’inaugure bien d’autres nouveautés encore: il y aura des matinées spéciales avec tarif unique à toutes les places, le vestiaire sera gratuit, le pourboire interdit… Et puis, il y aura un orchestre rattaché à l’établissement, il y aura des attractions de music-hall. La première semaine, nous verrons les Ferraris de l’Empire (de Paris), de fameux gladiateurs romains! ».

Ci-dessus: La salle du Royal en 1932.

Ci-dessus: pavé de presse d’ouverture du Royal le 24 novembre 1932.

Au moment de l’inauguration du Royal, l’accès à la salle est provisoire le temps que l’immeuble de rapport soit édifié. Le hall du cinéma est ainsi achevé au même moment que l’immeuble. La presse complimente les architectes du Royal, MM Emmanuel Le Ray et Yves Le Moine, ainsi que les ouvriers qui participent à la conception de ce somptueux édifice.

La salle de 1 400 places du Royal est inaugurée le jeudi 24 novembre 1932 avec le film « Baroud » de Rex Ingram au cours d’une grande soirée de gala à laquelle sont conviés les notables de la ville: « toute la magistrature, l’Armée, l’enseignement étaient représentés sur les gradins et sur les parterres… » Le programme inaugural débute par un sketch musical présenté par M. Jean Ruteli accompagné du Lily’s Orchestra. Suivent les traditionnelles actualités cinématographiques, le spectacle sur scène des acrobates Ferraris puis, après l’entracte, la projection du film inaugural. Dans les jours qui suivent, des séances gratuites sont proposées aux enfants par le quotidien Ouest-Éclair. Ces séances font l’objet de larges commentaires dans les pages du journal et participent ainsi au lancement promotionnel de la nouvelle salle.

En ce début des années 1930, le public qui fréquente les cinémas s’y rendent aussi pour découvrir les images des grands événements relatés dans la presse ou à la radio, à l’instar des funérailles de la reine Astrid le 6 septembre 1935. La catastrophe du dirigeable Hindenburg le 25 mai 1937 et la situation sur le front français relaté la semaine du 5 octobre 1939 attirent les spectateurs du Royal.

Le cinéma jouit également d’exclusivités jouées dans de grands cinémas parisiens comme Le Rex. Ainsi, « L’Or dans la rue » de Curtis Bernhardt est projeté le 22 février 1935 en exclusivité au Royal après six semaines au Marivaux de Paris.

Le 23 novembre 1934 est présenté au Royal le premier film parlant breton. Réalisé par Jean Epstein d’après l’œuvre de Jean Des Cognets, cette initiative de décentralisation artistique intitulée « Chanson d’Ar-Mor » est interprétée, comme l’indique Ouest-Éclair à l’origine de la commande du film, « par des gens de chez nous ». La programmation du Royal reste essentiellement composée de films français comme « Marius » d’Alexandre Korda à l’affiche le 30 décembre 1932, « Fanny » de Marc Allégret le 14 avril 1933, « 14 Juillet » de René Clair le 17 mars de la même année, « A nous la liberté » de René Clair le 3 novembre, « Pension mimosas » de Jacques Feyder le 15 novembre 1935, « La Kermesse héroïque » également de Jacques Feyder le 3 janvier 1936, « La Grande illusion » de Jean Renoir le 4 novembre 1937 ou bien « Désiré » de Sacha Guitry le 26 janvier 1938.

Ci-dessus: Le Royal, la semaine du 2 février 1938 avec à l’affiche « Naples au baiser de feu » avec Tino Rossi. Crédit: Raphaël Binet.

Ci-dessus: la pièce « Marius » sur la scène du Royal le 8 janvier 1935.

Ci-dessus: « Désiré » de Sacha Guitry à l’affiche du Royal le 26 janvier 1938.

Malgré la prédominance de productions françaises, le Royal signe des contrats de diffusion avec la Metro-Goldwyn-Mayer ou encore la Paramount, cette dernière finançant au début des années 1930 un grand nombre de films français. Pour bénéficier d’un film porteur, de nombreuses productions aux budgets plus modestes sont programmées au Royal, en particulier dans les doubles-programmes très en vogue ces années-là. On peut y voir, entre autres, les films des studios Paramount suivants: « La Belle marinière » d’Harry Lachman avec Jean Gabin et Madeleine Renaud au programme le 20 janvier 1933, « Cléopâtre » de Cecil B. DeMille le 6 décembre 1934 ou bien « L’Impératrice rouge » de Joseph Von Sternberg le 23 août 1935. Pour la M.G.M., les spectateurs rennais applaudissent la version sonorisée de « Ben-Hur » de Fred Ninlo le 20 octobre 1933, « Tarzan l’homme singe » de W.S. Van Dyke le 8 décembre, « Grand hôtel » d’Edmund Goulding le 2 février 1934 et « La Reine Christine » de Rouben Mamoulian le 19 avril 1935.

Le Royal initie des programmations de films en version originale annoncés la plupart du temps sous leurs titres américains: « The Black cat » dès le 8 mars 1935, « Frankestein » le 15 février 1935, « Scarface » d’Howard Hawks la semaine du 15 mars ou encore « Toute la ville ne parle » celle du 8 décembre 1939.

Comme un grand nombres de salles de province, la scène du Royal accueille également des représentations théâtrales comme la pièce « Le mari que j’ai voulu » le 3 novembre 1934 avec Harry Baur puis Raimu et Orane Demazis dans la pièce « Marius » le 8 janvier 1935 ou encore Marguerite Moreno pour sa tournée de « La Demoiselle de Mamers » le lundi 18 mars 1935. La salle affrète même des autobus dès 1935 pour permettre aux spectateurs de rentrer chez eux après le spectacle. « Profitez des autobus spectacles les jeudis, samedis et dimanches soirs » vante la réclame.

L’attentat du Royal durant l’Occupation.

Quand le conflit éclate, le Royal affiche un double programme: « La Vie est magnifique » de Maurice Cloche et « L’Équipage » d’Anatole Litvak. Les semaines qui suivent le début des hostilités, de nombreuses reprises sont à l’affiche des cinémas rennais, mais on peut voir à l’affiche du Royal le 26 janvier 1940 quelques succès étrangers comme « Elle et lui » réalisé par Leo Mac Carey avec Charles Boyer et Irène Dunne ou bien le 15 mars 1940 « Gunga Din » de George Stevens.

Dès l’Occupation, le Royal – qui a un contrat de distribution avec la Tobis – poursuit la diffusion de films allemands comme « La Lutte héroïque » de Hans Steinhoff le 10 avril 1941, « Le président Kruger » du même réalisateur le 18 juillet 1942 ou des films distribué par l’Universum Film AG comme « Le Maître de poste » de Gustav Ucicky le 7 février 1941 ou bien, plus honteux, le film de propagande « Le Juif Süss » de Veit Harlan le 22 mai 1941. Le reste de la programmation est constitué de films français venant majoritairement de ces deux distributeurs.

En 1943, le Royal fonctionne avec des séances réservées aux soldats de l’armée d’Occupation le soir, tandis que les matinées sont ouvertes au public français. Le 28 février 1943, alors que le film « Parade en sept nuits » est projeté, une bombe installée dans le balcon du cinéma explose au cours de la soirée réservée aux officiers allemands. Cet acte de résistant qui n’a pas fait de victimes mène, sur une ordonnance émanant du Feldkommandant, à la fermeture des cinémas Royal et Sélect au public français.

Le Royal dans les années 1950 et 60: la salle des grandes productions.

Le Royal ne rouvre qu’à la Libération, sa programmation est essentiellement constituée de productions françaises comme « Les Enfants du paradis » de Marcel Carné, « La Symphonie pastorale » de Jean Delannoy, « Les Portes de la nuit » de Marcel Carné, « Quai des Orfèvres » d’Henri-Georges Clouzot, « Le Silence est d’or » de René Clair, « Le Bataillon du ciel » d’Alexandre Esway, « Les Casses-pieds » de Jean Dréville. Le film d’Alessandro Blassetti « Fabiola »  y est joué le 20 mai 1949 avant sa sortie à Paris le 3 juin et attire en masse les spectateurs rennais. La Cinématographie française commente cette avant première: « Depuis plusieurs jours le bureau de location était littéralement pris d’assaut et dimanche, dès 6 heures du matin, soit 4 heures avant l’ouverture, la foule commençait à se presser devant les guichets à tel point que la police dut intervenir plusieurs fois pour dégager la place et les abords du cinéma et rétablir la circulation ». Le film y est maintenu exceptionnellement une seconde semaine.

Ci-dessus: la salle du Royal avec son écran au format Scope en 1955.

En février 1955, tous les cinémas de Rennes se mettent en grève pour protester contre les charges que leur impose la municipalité d’une part et le blocage des prix des places d’autre part dans un contexte où les dépenses d’exploitation sont déjà très élevées. Le Royal décide de fermer ses portes durant de nombreux jours.

Une importante rénovation de la salle est entreprise en 1957 avec installation du format Cinémascope. Le Film français commente dans ses colonnes les transformations de la salle: « Le Royal a été entièrement modernisé sous la direction de l’architecte Georges Peynet. Faisant partie du même groupe que Le Français, le Royal se présente désormais sous l’aspect d’un bel ensemble harmonieux avec une vaste scène et un écran panoramique permettant d’assurer au mieux la projection des films en « Scope ». On notera la simplicité et l’élégance de la décoration (avec une balustrade de corbeille ajourée) et les lignes du plafond qui allongent encore le mouvement de la salle ».

Dans les années 1950 et 1960, le Royal est programmée par Gaumont et la prédominance du cinéma français est toujours de mise. On peut y applaudir « La Salaire de la peur » d’Henri Georges Clouzot, « Belles de nuit » de René Clair, « Nous sommes tous des assassins » d’André Cayatte, « Lola Montès » de Max Ophüls, « Lola » de Jacques Demy, « Le Mépris » de Jean-Luc Godard ainsi que des productions américaines comme « Les 7 mercenaires » de John Sturges ou bien « Deux sur la balançoire » de Robert Wise. Un des grands succès de l’époque demeure « La Française et l’amour » réalisé par le collectif réunissant Henri Verneuil, Michel Boisrond, Christian-Jaque, René Clair, Jean Delannoy, Henri Decoin et Jean-Paul Le Chanois et qui enregistre quelques 13 298 entrées en une semaine.

Les spectacles sur scène se poursuivent au Royal avec les prestations de nouveaux artistes comme Johnny Hallyday le 10 mai 1962, de Sylvie Vartan le 24 mai 1962 ou Sheila le 12 mars 1964. Ces tournées font également une halte dans les salles du Royal de Lorient, du Celtic de Brest et l’Apollo de Nantes.

Le Royal repris et transformé par Gaumont.

Le 21 avril 1976, la salle est contrainte de fermer ses portes suite à une installation électrique obsolète. Face au coût engendré par les nouvelles normes de sécurité, le propriétaire du Royal décide de céder son cinéma à Gaumont. La société à la marguerite rachète le cinéma mono-écran en avril 1977 ainsi qu’une salle de 462 fauteuils, le Dauphin situé quai Duguay-Trouin, qui jouxte le Royal. Un multisalles de huit salles est ainsi créé à partir de la division de la grande salle en sept salles et de l’ajout du Dauphin. Le nouveau complexe Gaumont dont la nouvelle entrée se fait quai Duguay-Trouin est inauguré le 25 octobre 1978 avec le film « La Carapate » en présence de son interprète Pierre Richard.

L’Association Arvor Cinéma et Culture évoque le nouveau complexe Gaumont de Rennes dans son ouvrage de référence « Rennes et le 7ème Art » (Editions Terre de Brume-1996): « La société Gaumont prend en charge la construction de ce nouveau « temple de la pellicule ». La restructuration des 2 salles (le Royal et le Dauphin) est aux mains des architectes parisiens Roz et Chauvelin. Le projet est ambitieux: il faut garder l’enveloppe des deux anciens cinémas communicants pour en restructurer tout l’intérieur pour ne faire qu’un cinéma constitué de 8 salles… Le Royal est transformé en 7 salles. Sa vaste corbeille et la scène sont ainsi détruites. Quatre étages de bureau de l’immeuble construit en 1971, en même temps que le Dauphin sont donc transformés en salles, venant ainsi condamner les fenêtres de la façade. La façade postérieure du cinéma correspond à celle de l’ancien Royal…. Le nombre de fauteuils est 1 937 répartis de la façon suivante, au rez-de-chaussée une salle de 302 places, au premier niveau deux petites salles de 100 places chacune et une autre de 259. Entre les deux étages: une grande salle de 488 places et 3 petites, respectivement de 163, 130 et 95 places… La salle du Dauphin n’a pas été transformée ».

Ci-dessus: le cinéma Gaumont en 2000.

Ci-dessus: la salle du cinéma Gaumont en 2000.

Avec ce complexe flambant neuf, les exclusivités nationales jouissent d’une durée d’exploitation plus longue. Trente ans plus tard, l’aventure de l’ancien Royal transformé en multisalles Gaumont se termine. Le cinéma du quai Duguay-Trouin ferme le 4 novembre 2008 et déménage dans le nouveau multiplexe Gaumont situé sur l’esplanade Charles de Gaulle. L’aventure du grand cinéma de Rennes prend fin après presque quatre-vingt ans d’exploitation et de multiples transformations.

Ci-dessus: affiche du Royal dans les années 1930.

Ci-dessus: Le Royal avec à l’affiche « A deux sur une balançoire » en 1963.

Ci-dessus: l’ancienne façade du Royal devenue la sortie de secours du complexe Gaumont dont l’entrée s’effectue quai Duguay-Trouin.

Ci-dessus: la façade du Gaumont côté quai Duguay-Trouin en 2000.

Ci-dessus: « La Femme du boulanger » de Marcel Pagnol à l’affiche du Royal le 2 décembre 1938.

Remerciements: M. Thierry Béné.
Documents: Le Film français, La Cinématographie française, Gallica-BnF, Musée de Bretagne-Rennes Métropole et collection particulière.