Adresse: 10 rue Boyer-Barret à Paris (XIV arrondissement)
Nombre de salles: 1 (700 places) puis 2 en 1973 (230 et 80 fauteuils)

« C’était au début des années soixante-dix, je dirigeais le cinéma Olympic, l’une des plus modestes salles de cinéma de Paris au fin fond du quatorzième arrondissement et avec une petite équipe elle était devenue une sorte de référence pour la programmation Art et Essai » confie en 2023 Frédéric Mitterrand dans la préface de l’ouvrage Multiciné. Boris Gourevitch, l’homme des complexes.

Avant d’être le cinéma mythique qu’anima le neveu du futur Président de la République, l’Olympic est une modeste salle de quartier qui voit le jour en 1911. À cette époque, le développement de l’exploitation cinématographique s’est accéléré comme le rappelle l’historien Jean-Jacques Meusy dans Paris-Palace (CNRS, 1995) : « La création de salles confortables et cossues trouve sa justification dans le progrès du spectacle cinématographique (…) L’allongement général des films va permettre de développer ou de perfectionner des procédés de narration spécifiquement cinématographiques, en dépit des références théâtrales qui demeurent tenaces dans notre pays (…) Les programmes des cinémas vont tendre ainsi à s’organiser autour d’un ou de deux titres phares que les quotidiens indiquent ».

Cinéma Olympic à Paris

Ci-dessus: la façade d’origine de l’Olympic.

Dans ce quartier populaire du XIVe arrondissement parisien, l’Olympic suit la voie, à travers les décennies suivantes, d’un cinéma de quartier comme tant d’autres. D’abord la projection des différentes figures de l’univers cinématographique – les comiques tels Zigotto, Mabel, Charlot ou Fatty -, puis les sérials à épisodes. Viennent ensuite les films historiques et dramatiques, l’avènement du parlant et, bien plus tard, le Cinémascope. Toute la fantasmagorie du cinéma éblouit plusieurs générations de spectateurs dans le cinéma de la rue Boyer-Barret.

Ci-dessus: Les Ailes (William A. Wellman) à l’affiche la semaine du 4 octobre 1929.

Ci-dessus: Idylle au Caire (Claude Heymann et Reinhold Schünzel) à l’affiche la semaine du 29 septembre 1933.

À la fin des années 1960, l’Olympic est à l’agonie. Le public s’est détourné de la petite salle de quartier au profit des établissements de Montparnasse (Bretagne, Pathé,…) ou du carrefour Alésia (Mistral, Montrouge-Palace…)

La reprise de l’Olympic par Frédéric Mitterrand.

En 1971, un jeune homme de 24 ans, inconnu du grand public et de la profession, reprend l’Olympic : Frédéric Mitterrand. C’est à la suite d’une annonce parue sur la vente du cinéma – une salle d’environ 700 fauteuils répartis dans l’orchestre et balcon – que le jeune professeur réalise son rêve d’enfant : proposer des films qu’il aime.

A cette époque, l’Olympic est vétuste et délabré. « Un ami qui avait gagné cinq millions d’anciens francs au jeu m’a permis d’amorcer l’achat de la salle, avec quelques autres millions : il s’agit évidemment du fonds de commerce » confie Frédéric Mitterrand à la revue Ecran 72, dans son numéro d’avril. Et le jeune homme de poursuivre : « On a investi énormément d’argent dans l’aménagement de la salle, pour les sièges, le décor, la projection, etc. ». Une rangée de fauteuils sur deux est retirée afin que les spectateurs puissent allonger leurs jambes.

Cinéma Olympic Frédéric Mitterrand

Ci-dessus: la façade en 1971.

Cinéma Olympic Frédéric Mitterrand

Ci-dessus: l’enseigne en 1971.

Ci-dessus: la boîte à programmes en 1971.

La réouverture est difficile, la salle étant excentrée et alors peu identifiée des cinéphiles. La programmation se fait au jour et le jour et son directeur a ces mots : « deux mauvaises semaines et c’était le bouillon ». Frédéric Mitterrand – qui programme également les week-ends du Club 13 de Claude Lelouch – confie qu’il « n’était pas extrêmement cinéphile au départ ». S’il avait un goût immodéré pour le cinéma américain et les mélodrames en particulier, il doit cependant composer avec le Studio-Action, futur Action Lafayette, créé fin 1966 par Jean-Max Causse et Jean-Marie Rodon et spécialisé dans le cinéma américain de répertoire.

Frédéric Mitterrand oriente alors ses efforts dans deux directions : « faire coïncider la programmation avec certains événements extérieurs (…) et faire le point sur un cinéma national à un moment donné : cinéma italien, français, américain… » Des cycles de films sont également proposés : Mélos flamboyants, Aventures solitaires, Les Violents d’Hollywood, La Longue marche du cinéma soviétique, etc. Le ton est donné.

Cinéma Olympic Frédéric Mitterrand

Ci-dessus: Frédéric Mitterrand devant son cinéma en 1972.

L’Olympic, c’est aussi le Collectif Jeune Cinéma qui projette des films que les distributeurs refusent. Nouveauté de l’époque, des Nuits du cinéma sont lancées. Le « style Olympic », c’est enfin un accueil décontracté, très différent des autres établissements de la capitale. En cette période post-Mai 68, bon nombre d’affiches ou de photos, pas forcément liées au cinéma, occupent les murs; des journaux muraux informent le public sur les films.

Un petit restaurant est également ouvert à côté de l’Olympic afin d’augmenter l’attractivité du site. Frédéric Mitterrand confie à l’époque à la revue Le Cinématographe qu’il veut faire de l’Olympic « un lieu de rencontre où les gens pourraient se réunir, discuter, s’attarder et se sentir chez eux ».

Le Collectif Jeune Cinéma propose des séances quotidiennes à 14 heures et le samedi à minuit. Mais rapidement, la formule n’est pas satisfaisante. Frédéric Mitterrand confie à la revue La Technique Cinématographique du 15 février 1972 : « Les films du Collectif, malheureusement, ne sont pas bons. La plupart de ces cinéastes sont empêtrés dans leur dogmatisme. C’est démoralisant. De plus, il n’y a pas beaucoup de monde aux séances ». Quant aux Nuits du cinéma, de nombreux chahuts du public rendent les séances houleuses.

Ci-dessus: à l’affiche le 21 août 1971 Jugement à Nuremberg (Stanley Kramer) et La Fièvre dans le sang (Elia Kazan).

Ci-dessus: à l’affiche le 15 septembre 1971 Scènes de chasse en Bavière (Peter Fleischmann) .

 

Ci-dessus: à l’affiche le 15 décembre 1971 Nogent, Eldorado du dimanche (Marcel Carné, 1929) et La Vie est à nous (Jean Renoir, 1936).

Le jeune directeur aux goûts très affirmés lance de nouveaux cycles de films: le cycle Jancso à partir du 31 mars 1971, le cycle La Chine de l’Oncle Sam à partir du 14 avril 1971 ou encore le cycle Les Rescapés du silence à partir du 1er mars 1972. Ce dernier met à l’honneur des films qui n’ont pas rencontré leur public, à l’instar de Traître sur commande (Martin Ritt, 1970) avec Sean Connery et Richard Harris.

Suivent durant cette même année 1972 le cycle Sa Majesté Eisenstein à partir du 29 mars, le cycle Les Grandes heures de la comédie Italienne à partir du 19 avril ou bien le cycle Révoltes sur l’Amérique à partir du 12 juillet.

Entre films exigeants et rééditions.

En 1972, l’Olympic ferme ses portes durant trois mois. Depuis quelques temps, l’exploitant envisageait la création d’une seconde salle à la place du balcon. Il nomme l’architecte M. Jantzen pour la conception de la nouvelle salle dans laquelle les 80 fauteuils ont été spécialement dessinés par la maison Matouet.

Le 1er mars 1973, l’Olympic rouvre ses portes au public. Quelques semaines plus tard, le mardi 8 mai 1973, l’actrice Jean Seberg inaugure officiellement l’établissement de Frédéric Mitterrand. La salle Marilyn, située dans l’ancien orchestre, comporte 230 fauteuils. La salle Pigozzi, plus petite, est dotée de 80 fauteuils.

Pour cette réouverture, la salle Marilyn propose le cycle La Parade des stars tandis que la salle Pigozzi affiche un film en exclusivité à l’esprit très « Olympic » : Faire la déménageuse, une œuvre expérimentale réalisée par José Varela. Comme le souligne la revue Ecran 73, « José Varela utilise la dialectique pour déconstruire le récit filmique traditionnel qui est en même temps le véhicule et le masque de l’idéologie dominante ». Comprenne qui voudra…

En juin 1974, un incendie provoqué par un cambriolage – un coffre volé, un incendie déclenché pour effacer les traces – fragilise l’équilibre financier de l’établissement. A cette époque, Frédéric Mitterrand évoque dans le quotidien Combat daté du 17 août son souhait d’ouvrir une salle sur les Grands boulevards proposant des films en version française. Très critique envers l’Art & Essai, il déclare : « L’Art et Essai, c’est la gestion d’un capital-qualité très rentable, dégrèvements fiscaux, liberté du prix des places et bien d’autres avantages ».

L’exploitant programme le 12 avril 1974 la sortie exclusive à Paris de La Femme du Gange de Marguerite Duras dans lequel on retrouve le jeune Gérard Depardieu. En louant le film au taux de 35% et en s’engageant à investir 15 000 francs dans la publicité, l’Olympic parie fort sur l’œuvre de la romancière. La Femme du Gange ne tient que deux semaines et enregistre seulement 718 entrées.

Ci-dessus: à l’affiche de l’Olympic le 4 décembre 1974, J’ai le droit de vivre (Fritz Lang, 1937). 

L’accès aux films devient difficile pour ce petit cinéma excentré du Quartier latin, bastion des salles Art & Essai. A l’instar d’un Roger Diamantis au Saint-André-des-Arts, Frédéric Mitterrand créé une société de distribution pour présenter dans son cinéma des films engagés et fragiles. Ainsi Olympic-Distribution propose, à partir du 26 novembre 1975, Le Liban dans la tourmente, un documentaire sur la guerre civile libanaise réalisé par Jocelyne Saab et Sao Bernardo, un film brésilien réalisé par Léon Hirszman qui revient sur un ancien manœuvre devenant un jour propriétaire de la plantation dans laquelle il a travaillé.

Suivent, toujours distribué par sa société, la rétrospective Tout Kenneth Anger à partir du 4 février 1976 ou bien, à partir du 12 janvier 1977, Hommage à Steve Dwoskin, un réalisateur de films expérimentaux.

Ainsi navigue l’Olympic, entre œuvres underground et cinéma engagé, un lieu atypique où les cinéphiles y découvrent des œuvres rares, en particulier grâce au format substandard (16 mm).

L’extension des cinémas Olympic et les difficultés financières.

En 1975, Frédéric Mitterrand entreprend une extension de l’Olympic en reprenant les locaux d’un entrepôt situé à proximité, au 7-9 rue Francis-de-Pressensé. Le 21 mai 1975, l’Olympic-Entrepôt est inauguré. Le complexe de trois salles comprend également un restaurant donnant sur un jardin et une librairie du cinéma qui, outre les livres, vend des affiches anciennes et des photos.

L’Olympic poursuit la programmation de ses deux écrans avec une série de films distribués par Nef-Diffusion, une société créée en 1956 par Jean-François Malle, frère du cinéaste et banquier. L’Inde fantôme, un documentaire de Louis Malle, arrive en sortie exclusive à l’Olympic le 30 juillet 1975. Louis Malle définit son film : « il s’agit de sept films d’environ 50 minutes qui tentent de restituer ce qu’a été pour nous un voyage en Inde de quatre mois, voyage cinématographique, sans plan, sans itinéraire précis, donc improvisé au fil des jours ».

Proposé en 1969 à l’ORTF, ce montage effectué en parallèle à celui dédié à la télévision, réunit 19 435 spectateurs sur l’écran de l’Olympic. Le même distributeur y propose également, à partir du 25 janvier 1978, Les Oiseaux de nuits (Luc Barnier et Alain Lasfargues), mettant en scène la troupe de travestis Les Mirabelles.

Ci-dessus: Céline et Julie vont en bateau (Jacques Rivette) en prolongation à partir du 29 janvier 1975.

Ci-dessus: L’Apprentissage de Duddy Kravitz (Ted Kotcheff) en exclusivité le 23 juin 1976.

 

Ci-dessus: Actes de Marusia (Miguel Littín) à partir du 25 août 1976.

L’Olympic reste dans les annales avec la sortie d’une série de films devenus cultes aujourd’hui mais qui, à l’époque, sortaient dans quelques salles confidentielles. Citons Bleak moments (Mike Leigh) à partir du 21 novembre 1973, Céline et Julie vont en bateau (Jacques Rivette) à partir du 29 janvier 1975 ou La Loi du plus fort (Rainer Werner Fassbinder) le 26 novembre 1975.

Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (Chantal Akerman) y est à l’affiche le 21 janvier 1976, Mean Street (Martin Scorsese) le 26 mai 1976 et Des journées entières dans les arbres (Marguerite Duras) le 9 février 1977. La réédition du méconnu Now Voyager (Irving Rapper) avec l’immense Bette Davis attire en 1979 plus de 30 000 spectateurs au seul Olympic.

L’exploitant étend son réseau avec, dès 1980, la reprise en gérance du cinéma Bilboquet renommé Olympic-Saint-Germain. Le 28 janvier 1981, c’est sur les Champs-Élysées que Frédéric Mitterrand opère en assurant la cogestion du Balzac de Jean-Jacques Schpoliansky, une salle héritée de son père. Pourtant, l’exploitant de l’Olympic n’aspire pas à la constitution d’un circuit mais au soutien de ses salles du XIVe arrondissement, l’Olympic et l’Entrepôt, qui ne parviennent pas seules à trouver un seuil de rentabilité.

Ci-dessus: Baby Doll (Elia Kazan, 1946) en réédition en 1980.

L’Olympic connaît des difficultés d’approvisionnement en films et assume parfois la distribution d’œuvres avec la société Gerick-Films. En ce début des années 1980, cinq personnalités assurent le fonctionnement des salles Olympic : Frédéric Mitterrand en qualité de gestionnaire, Jean Hernandez et Marc Labrousse à la programmation, Jean Santamaria à la technique et l’attachée de presse Agnès Chabot. La réédition de films méconnus et la découverte de nouveaux réalisateurs constituent les lignes éditoriales des cinémas Olympic.

Pour l’anniversaire des 10 ans de l’Olympic, une soirée est organisée: durant cette nuit mémorable, Frédéric Mitterrand arrive vêtu d’une robe longue de soirée qui évoque Lana Turner. L’actrice hollywoodienne a régulièrement les honneurs de la salle à travers le cycle Mélos flamboyants.

En 1982, les deux programmateurs Jean Hernandez et Marc Labrousse orientent les salles vers des rééditions d’œuvres. Parmi elles, Pandora (Albert Lewin, 1951) avec James Mason et Ava Gardner, La Furie du désir – Ruby Gentry (King Vidor, 1952) avec Jennifer Jones ou bien La Maman et la putain (Jean Eustache, 1973). Lorsqu’ils programment des nouveautés – Le Pont du Nord  (Jacques Rivette), Jaguar (Lino Brocka) ou bien Toute une nuit  (Chantal Ackerman) – les entrées n’atteignent par le niveau des rééditions.

Un beau succès se dégage toutefois parmi les nouveautés, Lettres d’amour en Somalie qui sort le 21 avril 1982. Ce documentaire réalisé par le maître des lieux réunit plus de 35 000 spectateurs sur Paris.

Ce quartier excentré du XIVe arrondissement, qui connaît par ailleurs de nombreux travaux, éloigne le public: la fréquentation de l’Olympic passe de 82 883 spectateurs en 1982 à 39 594 en 1985. L’Entrepôt voisin baisse également : 108 427 à 70 742 spectateurs sur la même période.

Afin d’assainir sa situation financière, le circuit Olympic se replie en 1985 sur ses cinq salles originelles du XIVe arrondissement : le Balzac est repris par Simon Simsi, l’Olympic-Luxembourg, qui redevient Les Trois Luxembourg, est géré par Jean Santamaria et l’Olympic-Saint-Germain revient à ses actionnaires.

« Ce n’étaient plus des salles indépendantes, mais des salles à la remorque des circuits. » se rappelle Frédéric Mitterrand dans la revue Le Film français. Et Marc Labrousse de rajouter : «Actuellement un cycle anglais fait plus d’entrées à l’Entrepôt qu’un film dit porteur pour lequel il aurait fallu pleurnicher ».

Mais la poursuite des cycles à l’Olympic et à l’Entrepôt n’a qu’un temps : au printemps 1986, la société dépose le bilan. Le redressement judiciaire implique qu’au terme d’une période de deux mois, un plan de paiement doit être accepté par le tribunal. Une reconversion des locaux dans une autre activité commerciale est évoquée dans la presse professionnelle, tant pour l’Olympic que pour l’Entrepôt. Des anciens salariés proposent un plan de redressement accepté par le tribunal de commerce.

L’aventure des Olympic s’achève le 16 juillet 1986 : les deux sites ferment leurs portes ce jour-là. Si l’Olympic ne les rouvrira jamais, l’Entrepôt, après de longs mois de fermeture, est heureusement repris en cinéma après une menace de transformation en supérette.

Des années plus tard, Frédéric Mitterrand confie à Thierry Ardisson combien les années Olympic ont été un fiasco financier : « j’ai un côté obstiné (…) ça perdait de l’argent mais jamais assez pour que cela fasse faillite, chaque fois il y avait un truc qui faisait que cela marchait un petit peu (…) j’aurai dû arrêter après 8 ans, mais j’ai tenu 15 ans comme ça, au terminus la facture était salée… plus de 4 millions de dettes ».

L’Olympic et son fondateur, disparu le 21 mars 2024, restent dans la mémoire des cinéphiles : l’homme devenu Ministre de la Culture avait créé un lieu à la programmation exigeante, un lieu de découverte de cinématographies méconnues.

Texte: Thierry Béné.
Documents: Purple – collection Frédéric Mitterrand, Le Film français, La Technique cinématographique, Ecran 73, Pariscope, Gallica-Bnf, Le Cinématographe.