13 rue Saint-Séverin à Paris (Vème arrondissement)
Nombre de salles : 2

Au mitan des années 1960, de nouvelles salles de cinéma voient le jour dans le Quartier latin où une clientèle intellectuelle et cinéphile découvre le cinéma d’auteur. Le Studio de la Harpe, malgré une période d’exploitation d’un peu plus de vingt années, a marqué la mémoire des cinéphiles et celle de la vie cinématographique qui consacrèrent, lors de ces années fastes, les salles indépendantes.

Malgré une enseigne qui prête à confusion, le Studio de la Harpe ne se situe pas dans la rue du même nom où des salles de cinéma sont également installées – le Studio Huchette depuis 1960, le Studio Alpha dès 1966, le Studio Saint-Germain et le Studio Village à partir de 1967 – mais à quelques pas de là, précisément dans la rue Saint-Séverin.

Cinéma Studio de la Harpe à Paris

Ci-dessus: le Studio de la Harpe en 1966.

Henri et Gaston Douvin font construire en 1966 une nouvelle salle d’exclusivité de 189 fauteuils au cœur du brouillonnant Quartier latin. La réalisation du Studio de la Harpe est l’œuvre de l’architecte Bernard Ceyssac que la revue Le Film français commente dans son numéro 1143: « Le Studio de la Harpe présente dans sa conception et son parti décoratif toutes les caractéristiques chères à cet architecte: sobriété de traitement des parois verticales, moquette pain brûlé; sol de couleur neutre et fauteuils noirs; plafond particulièrement travaillé, alternance de larges plateaux horizontaux et de lames verticales rythmées; emploi d’éléments décoratifs, soit découlant de la structure même des ouvrages en béton armé, allègement du balcon par exemple, traité comme un bas-relief, soit constitués de matériaux particulièrement riches et brillants: céramique de couleur vert cru, mise en valeur par un éclairage indirect frisant. Cet élément servant de contrepoint à l’ensemble du décor, volontairement neutre. Dans sa première création de salle (Le Logos) qui remonte à 1963, M. Ceyssac affirmait déjà ces éléments : murs entièrement traités en moquette noire, vastes luminaires en tube d’aluminium, intéressant la surface entière du plafond et traité comme une charpente tridimensionnelle ; éléments de terre cuite équilibrant la couleur bleue des fauteuils. Le Dragon en 1963 également, confirmait cette nouvelle recherche esthétique des plafonds (pyramides en creux et en saillie), recherche qui se retrouvera dans les salles suivantes ; caissons moulurés du Racine, quadrillage au Médicis, restituant un très grand paralume pour diffuser la lumière, poutrelles de staff rythmant le plafond strié du Studio Caumartin». La revue précise que la construction du Studio de la Harpe a nécessité « la suppression de deux immeubles de cinq étages et le renforcement des voutes du sous-sol ».

Le Studio de la Harpe, un des repères de la cinéphilie parisienne dans les années 1960.

L’inauguration du Studio de la Harpe le jeudi 21 avril 1966 coïncide avec le début des travaux dirigés par le même architecte pour la construction d’une nouvelle salle rue de la Harpe, le Studio Alpha exploitée également par Henri et Gaston Douvin. C’est le film polonais réalisé par Jerzy Skolimowski « Walkover » qui lance le 20 avril 1966 l’activité du nouveau cinéma. Le film est suivi de « La Mandragore » d’Alberto Lattuada avec Rosanna Schiaffino le 18 mai puis des continuations du film de Robert Bresson « Au hasard Balthazar » le 15 juin.

Ci-dessus: « Walkover » inaugure le 20 avril 1966 l’écran du Studio de la Harpe.

La Mandragore d'Alberto Lattuada

Ci-dessus: « La Mandragore » d’Alberto Lattuada à l’affiche du Studio de la Harpe le 18 mai 1966.

Ci-dessus: réédition de « Winchester 73 » d’Anthony Mann avec James Stewart à l’affiche le 21 septembre 1966 au Studio de la Harpe ainsi qu’au Napoléon de l’avenue de la Grande-Armée.

La réputation du Studio de la Harpe croît rapidement dans le milieu de la cinéphilie parisienne, la salle devenant un haut lieu de découvertes d’œuvres de cinéastes peu ou pas montrées ailleurs. Ainsi se succèdent « Lady Macbeth sibérienne » d’Andrzej Wajda le 2 novembre 1966, « L’Homme au crâne rasé » d’André Delvaux le 16 novembre et « Solution finale » du tchèque Zbynek Brynych le 25 janvier 1967. Si certains films font une sortie exclusive au seul Studio de la Harpe, le film de Peter Watkins « Privilège » se voit doté de trois écrans incluant, en plus du Studio de la Harpe, l’Arlequin et le Studio Marigny dès le 21 juin 1967. Le film trouvant son public au Quartier latin, la salle continue seule son exploitation à compter du 26 juillet.

Le 8 novembre, le distributeur Les Grands Films Classiques sort au Studio de la Harpe, au Jean Renoir et au Septième Art le film yougoslave « Une Affaire de cœur » réalisé par Dusan Makavejev. Le succès est au rendez-vous, le film reste à l’affiche pendant quatorze semaines consécutives au Studio de la Harpe contre deux semaines dans les deux autres cinémas. Le 8 mars 1968, le cinéma est associé au prestigieux cinéma des Champs-Elysées le Biarritz ainsi qu’au Dragon pour la sortie du film franco-grec de Nikos Papatakis « Les Pâtres du désordre » que distribue la société de Claude Lelouch Les Films 13.

Ci-dessus: « Yanco » de Servando Gonzales sort le 30 août 1967 au Studio de la Harpe ainsi qu’au Monte-Carlo sur les Champs-Elysées.

Ci-dessus: « Fantasmes » de Stanley Donen sort le 26 avril 1968 au Studio de la Harpe ainsi qu’au Studio Marigny.

Ci-dessus: programme des salles parisiennes membres de l’A.F.C.A.E. (Association Française des Cinémas d’Art et d’Essai) la semaine du 21 septembre 1967.

Quand les événements de mai 68 débutent, le Studio de la Harpe propose depuis le 26 avril 1968 le film de Stanley Donen « Fantasmes » avec Raquel Welch. C’est aussi l’époque où les fameuses séances de minuit sont proposées avec à l’affiche un film différent de celui qui est programmé durant la journée. Le cycle nocturne débute avec la continuation de « Une Affaire de cœur » accompagnée du film de Luis Buñuel « Un Chien andalou » (1929). Le Film français du 17 mai 1968 évoque l’exploitation parisienne face aux événements qui ont principalement lieu dans le Quartier latin: « Favorisé par la surpopulation estudiantine, le bastion cinématographique du Quartier latin (l’un des plus denses au kilomètre carré de Paris) a gravement souffert des événements. Celles des salles qui ont pu « tourner » l’ont fait devant des parterres plus que clairsemés, la chute de la fréquentation ayant été de l’ordre de 50 à 90% par rapport à la moyenne – les autres ayant dû fermer leurs portes, aucun spectateur n’ayant pu se présenter aux guichets du fait des barrages de police bloquant certaines rues ».

La revue précise que les cinq salles d’Henri Douvin implantées dans le Quartier latin – le Boulmich’, le Cujas, le Studio Alpha, le Styx et le Studio de la Harpe – ont engendré « des recettes inférieures de plus de 50% de la moyenne correspondante. En revanche aucune n’a subi de dégâts matériels ».

Un cinéma militant et politique au Studio de la Harpe.

A l’instar de son voisin le cinéma Saint-Séverin, le Studio de la Harpe poursuit une voie vers une programmation exigeante et sans concession avec, parmi d’autres, le reportage de François Reichenbach « Mexico Mexico » à partir du 16 octobre 1968, le film tchèque d’Hynek Bocan « Tempête sous les draps » à partir du 4 décembre, le film documentaire « Calcutta » de Louis Malle le 21 mai 1969 après une exclusivité au Studio de l’Etoile, le reportage de Fernando Solanas « L’Heure des brasiers » le 18 juin ainsi que les longues prolongations du succès d’Éric Rohmer « Ma Nuit chez Maud » à partir du 15 octobre de la même année.

« Easy rider » de Dennis Hopper est considéré comme le film événement de l’année 1969. Il s’installe au Studio de la Harpe après quatre semaines d’exploitation au Marbeuf près des Champs-Elysées, au Médicis, au Dragon, au Jean Renoir ainsi que quelques trente-quatre semaines au seul Studio Alpha voisin. A partir du 18 mars 1970, le film poursuit ainsi son exceptionnelle carrière au seul Studio de la Harpe. C’est l’époque où le bouche à oreille permet à des œuvres comme « Easy rider » de s’installer durablement dans les salles parisiennes permettant ainsi au film incarnant la génération hippie de rester à l’affiche du Studio de la Harpe pendant quatre-vingt six semaines jusqu’au 3 novembre 1971.

Le film de Jerzy Skolimowski « Deep end » interprété par la délicieuse Jane Asher et par John Moulder-Brown rencontre un important succès au Studio de la Harpe et au Studio de l’Etoile qui l’affichent simultanément à partir du 8 décembre 1971. L’éducation sexuelle d’un adolescent anglais auprès d’une femme plus âgée touche le public étudiant qui se rue dans le cinéma de la rue Saint-Séverin durant vingt-quatre semaines pour ensuite le découvrir au cinéma Cujas. Le succès est tel que le cinéma affiche durant son exploitation un taux d’occupation de 75%! Face à ce succès, le distributeur C.F.D.C. entreprend le doublage du film pour une exploitation destinée à un plus large public.

Ci-dessus: le succès de Jerzy Skolimowski à l’affiche du Studio de la Harpe.

Pour l’année 1972, le Studio de la Harpe enregistre 145.000 entrées comparé aux 84.000 entrée comptabilisées l’année précédente. Le Quartier latin connait cette année-là une augmentation record de la fréquentation de ses salles avec 1.200.000 spectateurs supplémentaires par rapport à l’année 1971. De nouvelles ouvertures de salles interviennent dans le quartier en ce début des années 1970 comme, le 21 juin 1972, l’inauguration du Quintette, un complexe de cinq salles situées aux numéros 6 à 10 rue de la Harpe. Dans la foulée, le circuit UGC s’installe au carrefour de l’Odéon.

Dans ce contexte d’expansion de salles dans le Quartier latin, le cinéma poursuit sa programmation singulière comme la reprise, le 18 juin 1972, de l’hilarant film de Jean-Pierre Mocky « La Cité de l’indicible peur » sorti en 1964 sous le titre « La Grande frousse ». Suivent le 4 octobre « What a flash! » de Jean-Pierre Barjol avec Bernadette Lafont, une actrice de nouveau à l’affiche du Studio de la Harpe avec le film de Pascal Aubier « Valparaiso, Valparaiso » le 31 mai 1973. Le film chilien « Il ne suffit plus de prier » réalisé par Aldo Francia est révélé au public parisien le 1er novembre 1973 au Studio de la Harpe tout comme le film algérien de Mohamed Bouamari « Le Charbonnier » le 9 janvier 1974, « La Folle de  Toujane » de René Vautier et Nicole Le Garrec le 11 septembre 1974, le film franco-mauritanien de Med Hondo « Les Bicots-nègres, vos voisins » le 23 octobre 1974, le premier film réalisé par l’acteur Daniel Duval « Le Voyage d’Amélie » le 18 décembre 1974 et enfin « Le Bougnoul » de Daniel Moosmann le 23 avril 1975, un film qui dénonce les conditions de vie des travailleurs immigrés.

Comme en témoignent les œuvres qui sont à l’affiche, le Studio de la Harpe occupe la place rare d’une cinématographie ouverte sur le monde et faisant de sa salle un des lieux du cinéma de recherche.

 

Ci-dessus: le premier film réalisé par l’acteur Daniel Duval « Le Voyage d’Amélie » sort le 18 décembre 1974 au Studio de la Harpe ainsi qu’au cinéma Le Clef.

Ci-dessus: le film de Daniel Moosmann « Le Bougnoul » dénonce les conditions de vie des travailleurs immigrés. Il sort le 23 avril 1975 au Studio de la Harpe ainsi qu’à l’Ordener.

Ci-dessus: le film d’Abdelaziz Tolbi « Noua » est distribué par Mk2 et sort le 16 mars 1977 au Studio de la Harpe.

Au Quartier latin, une concentration inédite de salles de cinéma au détriment des indépendants.

Les circuits de salles comme Parafrance avec le Paramount Odéon ou UGC avec le Danton et l’Odéon s’implantent au Quartier latin rendant ainsi l’accès à certains films désormais difficile pour les salles indépendantes. Le 5 mai 1976, la société de production Gaumont sort le film de Maurice Dugowson « F… comme Fairbanks » interprété par Patrick Dewaere et Miou-Miou dans une combinaison de sept salles parisiennes dont, au Quartier latin, le cinéma Hautefeuille. Le succès du film pousse la Gaumont à inclure le Studio de la Harpe dès sa seconde semaine d’exploitation, le 12 mai. Après l’exclusivité de « Duelle » de Jacques Rivette le 15 septembre 1976, le cinéma devient une salle de continuation pour Gaumont qui l’intègre à la sixième ou septième semaine d’exploitation de ses productions. Ainsi, le Studio de la Harpe accueille en continuation « Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 » d’Alain Tanner, « Le Casanova de Fellini » de Federico Fellini le 8 juin 1977 pour seize semaines, « Des enfants gâtés » de Bertrand Tavernier le 9 novembre 1977 ou « L’Œuf du serpent » d’Ingmar Bergman le 1er février 1978. Ces productions Gaumont sont distribuées parmi d’autres programmations exclusives comme « Les Ambassadeurs » de Naceur Ktari le 27 avril 1977.

Le 13 juin 1979, c’est le film du polonais Andrzej Wajda « Les Demoiselles de Wilko » qui a les faveurs de l’écran du Studio de la Harpe avant la fermeture de la salle le mardi 24 juillet. Les propriétaires Gaston et Henri Douvin envisagent en effet la création d’une seconde salle dans le volume existant du cinéma qui se voit désormais doté, à la place de sa salle unique de 189 fauteuils, de deux salles de 108 et 92 fauteuils. Le vendredi 5 octobre, une des salles ouvre ses portes en reprenant « Les Demoiselles de Wilko » tandis que le 31 octobre, la seconde est inaugurée avec « Sans anesthésie » du même réalisateur.

A l’heure où la concentration des cinémas du Quartier latin atteint son apogée, le Studio de la Harpe devient un cinéma assurant de longues continuations à des films dont la première vision est assurée par d’autres salles. Parmi ces œuvres jouées en prolongation, citons « Le Troupeau » de Zeki Ökten sur un scénario de Yilmaz Güney, « Lola, une femme allemande » de Rainer Werner Fassbinder, « Le Bal » d’Ettore Scola, « Et vogue le navire… » de Federico Fellini ainsi que les films de Woody Allen auparavant programmés au Studio Alpha désormais fermé. « La Rose pourpre du Caire », « Hannah et ses sœurs » ou « September » passent sur l’écran du Studio de la Harpe tout comme, en ce début d’une nouvelle décennie, quelques sorties en exclusivité grâce à la fidélité de distributeurs comme Les Films Molière. Parmi eux, citons « Le Chef d’orchestre » d’Andrzej Wajda le 26 novembre 1980, « La Constante » de Krzysztof Zanussi le 29 octobre de la même année, « L’Homme de fer » d’Andrzej Wajda le 19 août 1981 ou la réédition d’un des plus gros succès de la salle « Deep end » de Jerzy Skolimowski à partir du 2 février 1983.

Ci-dessus: sorti le 18 novembre 1987, « Le Bayou » d’Andreï Konchalovsky arrive à l’affiche du Studio de la Harpe et du Forum Horizon le 2 décembre de la même année.

Ci-dessus: « Onimaru » du japonais Kiju Yoshida est l’un des deux derniers films projeté au Studio de la Harpe avant sa fermeture définitive.

Au milieu des années 1980, la fréquentation des salles de cinéma, et plus particulièrement du Studio de la Harpe, baisse considérablement. La dernière séance du cinéma de la rue Saint-Séverin a lieu le soir du 22 novembre 1988 après les projections de deux films dont les auteurs rapportent une vision de contrées lointaines: le japonais Yoshishige Yoshida avec « Onimaru » et l’allemande Margarethe von Trotta avec « Trois sœurs ».

Nombreux sont les cinéphiles qui découvrent au Studio de la Harpe et durant ces deux décennies fastes les auteurs d’une cinématographie mondiale dont certaines œuvres sont aujourd’hui indispensables.

Remerciements : M. Thierry Béné.
Documents : Le Film français, Pariscope, France-Soir.