Adresse: 25 rue de la Harpe à Paris (Vème arrondissement)
Nombre de salles: 1

Dans le Quartier latin, entre la place Saint-Michel et la rue Saint-Jacques, un grand nombre de salles de cinéma ouvrent dans les années 1960, à l’instar du Saint-Germain Studio en 1960 et des Saint-Germain Huchette et Saint-Germain Village en 1967, tous trois situées rue de la Harpe.

C’est dans cette même rue qu’en 1966 l’architecte Bernard Ceyssac réalise pour l’exploitant Henri Douvin, également président de la Fédération Nationale des Cinémas Français (FNCF) de 1965 à 1967 puis de 1971 à 1975, le Studio Alpha. C’est ce même architecte qui imagine quelques années plus tôt et toujours pour le compte d’Henri Douvin un cinéma emblématique de la capitale, le Studio de la Harpe. Outre ces deux cinémas, Henri Douvin est à la tête dans le Quartier latin des cinémas Studio Cujas, le Boulmich et le Styx.

Dans Le Film français du numéro 1228, la revue corporatiste revient sur la création du Studio Alpha, une salle d’une capacité d’environ 200 fauteuils: « Harmonie brun, bleu et blanc. Brun pour les murs revêtus de velours de laine et pour les sièges gainés de skaï. Bleu pour certains éléments de plafond et de mur (griffine frappée marouflée) et blanc pour l’ensemble du plafond haut. Une fois de plus un soin particulier a été apporté au dessin des plafonds : si le plafond bas a un relief peu accentué-seules quelques moulures dessinent un quadrillage irrégulier-par contre le plafond haut est composé d’une série de voutins aux retombés profondes. Ce jeu de plafond tend à réduire optiquement la longueur de la salle en lui restituant une meilleure proportion. L’éclairage est réalisé par une série d’appliques en forme de A (titre de la salle) implantées suivant un rythme répondant à celui du plafond. Le hall d’entrée de petite surface comporte un plan de portes en palissandre de Rio orné d’une série d’oculus rectangulaires que sertit un profil d’aluminium anodisé. Le guichet de la caisse étant lui-même conçu comme un oculus de largeur différente. Sol en dalles de marbre blanc ainsi que les emmarchements permettent d’accéder au hall légèrement en contrebas de la rue. Le plafond à petits voutins et certaines parties de mur recevant un revêtement en griffine bleue rappellent la décoration de la salle. Un panneau d’affichage se développe sur toute la largeur de la façade. Il est violemment éclairé par une série de projecteurs qui assurent également l’aclairage général du hall. Façade classique en pierre de Vihonneur avec enseigne en acier inoxydable à éclairage indirect ».

Cinéma Studio Alpha à Paris

Ci-dessus: la salle du cinéma Studio Alpha en 1967.

Ci-dessus: le plan de coupe du cinéma Studio Alpha en 1967.

Le Studio Alpha, une salle tournée vers l’Art et Essai.

Le Studio Alpha ouvre ses portes le 1er juillet 1967 avec la sortie exclusive du film « La Vie normale » d’André Charpak avec Victor Lanoux, inaugurant ainsi une programmation tournée vers l’Art & Essai. L’affiche du Studio Alpha est constituée ensuite de prolongations d’exclusivités comme, à partir du 12 juillet 1967, « Privilège » de Peter Watkins avec Paul Jones après une sortie au Studio Marigny et à l’Arlequin. Citons encore « Accident » de Joseph Losey avec Dirk Bogarde et la belle Jacqueline Sassard à l’affiche le 27 septembre 1967, après une sortie aux cinémas Marbeuf des Champs-Elysées, Médicis de la rue Champolion et Cinémonde-Opéra, ou bien le film d’animation « Le Théâtre de monsieur et madame Kabal  » de Walerian Borowczyk le 20 décembre 1967, après une sortie au Studio Parnasse.

En 1968, le Studio Alpha présente des productions venues des pays de l’Est comme, le 31 janvier, la production venue de Hongrie « Jours glacés » d’András Kovács, le 5 avril le film tchécoslovaque « Les Martyrs de l’amour » de Jan Němecl ou bien le 25 septembre « Vive la Republique ! » du tchèque Karel Kachyna.

Durant les événements du mois de mai 1968, les salles du Quartier latin souffrent d’une baisse de la fréquentation mais ne subissent aucune dégradation. Les cinq salles d’Henri Douvin restent ouvertes mais accusent une perte de plus de 50% de leurs recettes. Lorsque les premiers pavés sont jetés par les étudiants du Quartier latin, le Studio Alpha affiche depuis le 24 avril le film britannique « Dutchman » réalisé par Anthony Harvey avec Shirley Knight.

Un an plus tard, le Studio Alpha créé l’événement avec la sortie le 15 janvier 1969 de la version intégrale de « L’Amour fou » de Jacques Rivette. Le cinéma de la rue de la Harpe est le seul à Paris à proposer les quatre heures de durée du film, la version courte de deux heures est quant à elle présentée aux cinéma le Marais, le Quartier latin, le Hollywood et le Studio Raspail. Le film de Jacques Rivette ne reste que deux semaines dans les salles proposant la version courte et continue sa carrière au seul Studio Alpha.

Un des autres fait d’armes du Studio Alpha cette année-là est la diffusion en seconde exclusivité, à partir du 23 juillet 1969, du film devenu culte de Dennis Hopper « Easy Rider », après une première exclusivité dans les salles du Marbeuf, du Médicis et du Dragon. Les longues continuations de cette oeuvre qui incarne la génération hippie permettent au film de rencontrer sur la durée un succès certain, le Studio Alpha gardant le film à l’affiche pendant trente-quatre semaines. Après son exploitation rue de la Harpe, « Easy Rider » fait les beaux jours du Studio de la Harpe, situé rue Saint-Séverin comme son enseigne ne l’indique pas, et dès 1971, du cinéma Cujas.

Easy Rider de Dennis Hopper

Ci-dessus: à partir du 23 juillet 1969, « Easy rider » de Dennis Hopper reste 34 semaines à l’affiche du Studio Alpha.

Point limite zéro de Richard C. Sarafian

Ci-dessus: « Point limite zéro » de Richard C. Sarafian au Studio Alpha ainsi qu’au Marbeuf, au Napoléon, au Cinémonde-Opéra, au marotte Vivienne, au Kinopanorama le 12 mai 1971.

Ci-dessus: « Qui tire le premier ? » de Budd Boetticher au Studio Alpha ainsi qu’au Mac-Mahon, au Gaîté-Rochechouart et au Roissy le 22 septembre 1971.

A partir du 18 mars 1970, « Dillinger est mort » de Marco Ferreri avec Michel Piccoli succède sur l’écran du Studio Alpha au film de Dennis Hopper et précède « Lions love » d’Agnès Varda le 9 décembre 1970, également à l’affiche du Studio Parnasse. L’année 1971 est principalement consacrée aux prolongations d’exclusivité comme « Les Hommes contre » de Francesco Rosi à partir du 23 juin ou bien « On est toujours trop bon avec les femmes » de Michel Boisrond à partir du 11 août. Des sorties exclusives ont tout de même lieu au Studio Alpha comme « Benito Cereno » de Serge Roullet que distribuent Les Films 13 le 13 octobre 1971 ou bien la reprise le 1er décembre 1971 du film d’Alexandre Medvedkine datant de 1935 « Le Bonheur ».

C’est avec la sortie le 3 mai 1972 du film de Maurice Pialat, adapté de son propre livre, « Nous ne vieillirons pas ensemble » que le Studio Alpha est inclus pour la première fois dans une combinaison d’exclusivité réservée aux « grandes » sorties avec le Colisée des Champs-Elysées, le Français des Grands boulevards, la Caravelle de la place Clichy, le Gaumont Rive-Gauche, le Convention, la Fauvette de l’avenue des Gobelins et le Mayfair dans le XVIème arrondissement. Le Studio Alpha est le seul cinéma du Quartier latin à sortir le film sélectionné au Festival de Cannes qui permet à la salle de la rue de la Harpe d’atteindre pour l’année 1972 103.800 entrées contre 85.000 l’année précédente.

Nous ne vieillirons pas ensemble de Maurice Pialat

Ci-dessus: « Nous ne vieillirons pas ensemble » de Maurice Pialat avec Marlène Jobert et Jean Yanne au Studio Alpha le 3 mai 1972.

Ci-dessus: « Un fils unique » de Michel Polac au Studio Alpha ainsi qu’au Studio de l’Etoile en 1972.

Ci-dessus: « L’eau était si claire » de Yoichi Takabayashi en exclusivité au Studio Alpha le 7 juin 1973.

La salle se positionne sur un créneau plus commercial avec la sortie le 27 septembre 1972 de « Trois milliards sans ascenseur » de Roger Pigaut en combinaison avec le Mercury et l’ABC et, le 10 janvier 1973, de celle du film de Richard Fleischer « Les flics ne dorment pas la nuit ». Les rendements hebdomadaires étant moins importants avec ce genre de films, la salle revient rapidement au cinéma d’auteur comme avec la sortie exclusive de « Agnus Dei » du hongrois Miklós Jancsó le 15 mars 1973. Suivent « L’eau était si claire » du japonais Yoichi Takabayashi à l’affiche le 7 juin 1973, « Les Mille et une mains » du marocain Souheil Ben-Barka le 23 janvier 1974, le documentaire « Kashima Paradise » de Yann Le Masson et Bénie Deswarte le 1er octobre 1974, « Les Autres » de Hugo Santiago écrit avec Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares le 19 février 1975, « L’Ibis rouge » de Jean-Pierre Mocky avec Michel Simon le 21 mai 1975 ou bien « La Fille du garde-barrière » de Jérôme Savary le 3 septembre 1975.

La société Parafrance, dont la direction est assurée par Jo et Samy Siritzky, est désignée pour programmer le Studio Alpha. La salle affiche désormais des films également à l’affiche des autres salles du circuit Siritzky, notamment les salles Paramount. Parmi eux, « Le Juge et l’Assassin » de Bertrand Tavernier y est joué le 10 mars 1976 ainsi que « Cadavres exquis » de Francesco Rosi le 26 mai 1976.

Le 22 décembre 1976, le chef d’oeuvre d’Akira Kurosawa « Dersou Ouzala » sort en exclusivité dans trois cinémas de la capitale: le Paramount-Elysées, l’Arlequin et le Studio Alpha où il reste dix-huit semaines à l’affiche. Malgré le succès de cette exclusivité, le Studio Alpha affiche par la suite de nombreuses continuations d’exclusivités issues des salles du circuit Parafrance du Quartier latin: le Paramount-Odéon, le Publicis Saint-Germain et le Studio Jean-Cocteau. C’est le cas avec le film de Moshé Mizrahi « La Vie devant soi » adapté de Romain Gary qui y est programmé le 14 décembre 1977 après sa septième semaine d’exploitation ou de « Mon oncle » de Jacques Tati à partir du 11 janvier 1978. « Intérieur d’un couvent » remporte un grand succès au Studio Alpha: le film érotique et poétique de Walerian Borowczyk reste quatorze semaines consécutives à l’affiche à partir du 28 juin 1978.

Ci-dessus: « Dersou Ouzala » d’Akira Kurosawa au Studio Alpha ainsi qu’au Paramount-Elysées et à l’Arlequin dès le 22 décembre 1976.  

Dans le Quartier latin, le Woody Allen annuel à l’affiche au seul Studio Alpha.

En 1980, le Studio Alpha est repris par Parafrance qui en assurait jusque-là la programmation. La salle est alors intégrée dans des combinaisons d’exclusivités comme, par exemple, les sorties des films réalisés par Woody Allen. A ce titre, le Studio Alpha devient pour beaucoup de cinéphiles du Quartier latin la salle associée au réalisateur new-yorkais. Le premier film de Woody Allen à sortir au Studio Alpha est « Guerre et amour » en prolongation d’exclusivité le 26 novembre 1975 suivi le 2 novembre 1977 de « Annie Hall » toujours en prolongation.

Les crus annuels de Woody Allen sortent désormais en exclusivité au Studio Alpha: « Intérieurs » reste à l’affiche quarante-six semaines dès le 13 décembre 1978, « Manhattan » vingt-sept semaines dès le 5 décembre 1979, « Stardust memories » douze semaines à partir du 3 décembre 1980, « Comédie érotique d’une nuit d’été » le 3 octobre 1982 et « Zelig » le 14 septembre 1983.

Ci-dessus: « Zelig » de Woody Allen au Studio Alpha le 14 septembre 1983.

Ci-dessus: « Broadway Danny Rose » de Woody Allen au Studio Alpha le 3 octobre 1984.

« Broadway Danny Rose », sorti le 3 octobre 1984, est le dernier film de Woody Allen à occuper l’affiche du Studio Alpha. Ce monopole de programmation du cinéaste au Quartier latin entraîne une vive réaction chez les exploitants indépendants qui, pour certains, ont contribué à faire connaître Woody Allen en France. Rappelons que « Bananas », le premier film réalisé par Woody Allen à bénéficier d’une sortie en France, est programmé le 3 mai 1972 au Logos et au S.F. Elysées.

Au début des années 1980, et avant la faillite du circuit des frères Siritzky, le Studio Alpha poursuit sa programmation avec un grand nombre de films de qualité comme « Un Mauvais fils » de Claude Sautet le 15 octobre 1980, « Les Uns et les autres » de Claude Lelouch le 27 mai 1981, « Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée » de Ulrich Ed à partir du 22 juillet 1981, le magnifique « Beau-père » de Bertrand Blier le 16 septembre 1981, « Coup de torchon » de Bertrand Tavernier le 4 novembre 1981 ou « Conte de la folie ordinaire » de Marco Ferreri le 13 janvier 1982.

La fréquentation des salles du Quartier latin connaît une perte de vitesse dès le début des années 1980 mais c’est la liquidation de Parafrance en 1985 qui donne le coup de grâce à la salle de la rue de la Harpe. Après dix-huit années d’existence seulement, la dernière séance a lieu le dimanche 31 mars 1985 après l’ultime projection du film en reprise « La Diagonale du fou » de Richard Dembo avec Jean-Louis Trintignant et Michel Piccoli.

Remerciements: M. Thierry Béné
Documents: Le Film français, France-Soir, Gallica-BnF