Adresse: 92 avenue des Champs-Elysées à Paris (8ème arrondissement)
Nombre de salles: 1 puis 4
Fermeture définitive en 2007.

Nous sommes en 1939. Alors que la guerre est déclarée depuis trois mois, une nouvelle salle de cinéma ouvre à l’emplacement du café Le Triomphe. La revue professionnelle La Cinématographie française revient sur la création de la salle : « Samedi 23 décembre, une nouvelle salle s’est ouverte sur les Champs-Elysées: le Triomphe construit dans l’immeuble du luxueux café du même nom. Au directeur de cette salle M. Schpoliansky, dont le fils est mobilisé, il a fallu un beau cran pour faire poursuivre les travaux dès les premières semaines des hostilités. Le Triomphe est une très jolie salle de 500 places, avec un balcon, en forme d’éventail, aux tons plaisants rose et ivoire. Le film d’inauguration « Good bye Mr. Chips » , présenté en première exclusivité en France, est une œuvre de grande qualité. Le Triomphe est l’œuvre des architectes spécialistes E. Lardillier et Raymond Nicolas qui malgré la mobilisation de nombreux ouvriers, ont réussi à mener à bien cette entreprise et à assurer l’ouverture de la salle pour les fêtes de Noël. Certains ouvriers n’ont pas hésité à consacrer toutes leurs permissions de détente à la finition des travaux. Signalons que MM Nicolas et Lardillier poursuivent également les travaux du Radio-Cite-Bastille (Faubourg Saint-Antoine) qui ouvrira en janvier, de même que ceux du Saint-Antoine qui ouvrira ses portes en mars prochain quoique son directeur M. Roth Marcel, se trouve aux armées ».

A noter que c’est le grand-père de Jean-Jacques Schpoliansky, l’ancien directeur du cinéma Balzac, qui créé le Triomphe, le Balzac et l’Auto qui deviendra le Berlitz. Dans leur ouvrage « Guide des cinémas de Paris » , Christophe Chenebault et Marie Gaussel soulignent cependant un élément de décoration qui empêche une projection optimale dans la nouvelle salle des Champs-Elysées: « Le Triomphe possède un balcon et un plafond décoré de nuages en staff d’où s’échappe le faisceau de projection. Vu l’angle de plongée du toit vers l’écran, il ne bénéficie pas d’une projection exemplaire ».

Ci-dessus: dessin de la façade du Triomphe en 1939.

Ci-dessus: la salle du Triomphe dans les années 1950.

Alors que le film inaugural connaît un joli succès, le Triomphe voit les troupes allemandes entrer dans Paris. Le cinéma reste cependant ouvert durant l’Occupation et sa programmation est constituée de productions françaises ou allemandes. Dès le 12 février 1941, la salle affiche « Le Jour se lève » , le beau film de Marcel Carné sorti deux ans plus tôt puis s’oriente vers les prolongements d’exclusivités du cinéma Madeleine comme « Le Collier de chanvre » de Léon Mathot le 26 mars 1941 et, dès le 28 mai pour 12 semaines, « Battement de cœur » d’Henri Decoin avec la vedette la plus populaire du moment Danielle Darrieux. La première exclusivité de « Remorques » de Jean Grémillon, que distribue la Tobis-Films le 27 novembre, revient aux cinémas Biarritz sur les Champs-Elysées et Français sur les grands boulevards. Dès le 17 mars 1942, le film qui réunit Jean Gabin et Madeleine Renaud arrive enfin au Triomphe en combinaison avec le seul Français.

Le 16 décembre 1942, le Triomphe propose en unique exclusivité parisienne le nouveau film réunissant Raimu et Fernandel « Les Petits riens » réalisé par Yves Mirande. Les premières exclusivités se succèdent dorénavant dans la salle du Triomphe comme « L’Auberge de l’abîme » de Willy Rozier le 24 février 1943, « Le Chant de l’exilé » le 21 avril  – en duo avec le Helder – de André Hugon avec Tino Rossi, « Les Mystères de Paris » de Jacques de Baroncelli le 8 septembre en duo avec la Scala et « Mermoz » de Louis Cuny le 3 novembre toujours programmé avec la Scala.

A la Libération, la salle retrouve sa vocation initiale, programmer les films des majors américaines en version originale. Le Triomphe rouvre ainsi le 25 octobre 1944 avec « La Péniche de l’Amour » d’Archie Mayo tourné pour la Fox, un film qui marque le retour sur les écrans de Jean Gabin. Le cinéma est associé aux salles Cinémonde et La Royale pour lancer une série de films en exclusivité. La salle devient ensuite le cinéma privilégié de sorties des films de la Warner Bros. et des studios Universal. La production de la Warner « Victoire sur la nuit » d’Edmund Goulding avec Bette Davis sort dans cette combinaison le 4 janvier 1945 alors qu’il est quelques mois plus tôt largement exploité en zone libre. « L’Ombre d’un doute » d’Alfred Hitchcock sort au seul Triomphe le 26 septembre de la même année.

Ci-dessus: vue du Triomphe avec, à l’affiche « Back Street » en octobre 1946.

Ci-dessus: vue du Triomphe avec, à l’affiche « La seconde Madame Carroll » en juin 1948.

Ci-dessus: à l’affiche du Triomphe « Le trésor de la sierra Madre » avec Humphrey Bogart en février 1949.

Le grand succès de cette période d’après-guerre est le film de Raoul Walsh « Aventures en Birmanie » avec Errol Flynn sorti dès le 28 novembre et pour de nombreux mois au seul Triomphe. Les programmes qui suivent sont principalement constitués de productions de la Warner comme « Le Grand sommeil » de Howard Hawks le 6 août 1947 ou bien « Le Trésor de la Sierra Madre » de John Huston le 11 février 1949.

Le « 92 Champs-Elysées » n’est pas seulement connu pour sa salle de cinéma, les professionnels du cinéma des années 1940-1960 parlent du « 92 » pour évoquer également l’immeuble des Champs-Elysées qui abrite les organismes essentiels de l’industrie du film comme les syndicats patronaux et de salariés qui défendent les intérêts de la production, de la distribution, de l’exploitation et des industries techniques. C’est en octobre 1940 qu’une réquisition gouvernementale décide de regrouper sous un même toit les principaux organismes du cinéma que les événements ont dispersé. Deux mois plus tard, le 2 décembre 1940, le C.O.I.C. (Comité d’Organisation de l’Industrie Cinématographique) est créé au 92 de la célèbre avenue. A la Libération, l’O.P.C.F. (Office Professionnel de la Cinématographie Française) succède au C.O.I.C. et maintient son siège dans le même immeuble que le Triomphe.

Dans les années 1950, la salle du Triomphe devient progressivement la salle de référence des productions hollywoodiennes de films d’aventures, de westerns et de policiers. Ainsi, « Le Déserteur de fort Alamo » de Budd Boetticher y est à l’affiche le 27 novembre 1953, « L’Homme qui n’a pas d’étoile » de King Vidor le 28 octobre 1955 ou « La Terre des pharaons » d’Howard Hawks le 10 novembre de la même année. « Johny guitare » , le chef d’œuvre de Nicolas Ray, sort à Paris le 11 février 1955 au Triomphe ainsi qu’aux Caméo, à l’Eldorado et au Lynx.

La Paramount choisit à partir du 14 décembre 1956 deux salles des Champs-Elysées pour la sortie en version originale de « Guerre et paix » de King Vidor, le Triomphe et le Broadway. Le film tient 39 semaines dans la salle du Triomphe et enregistre 164 563 spectateurs. Après cette exclusivité, le Triomphe se tourne vers des œuvres tout aussi qualitatives telles, en combinaison avec le Broadway et le Vendôme, le film de Federico Fellini « Les Nuits de Cabiria » ou bien « La Chronique des pauvres amants » de Carlo Lizzani en sortie exclusive le 13 décembre 1957.

A la fin des années 1950, la salle affiche des productions ou coproductions françaises moins prestigieuses comme « Drôle de phénomène » le 4 mars 1959, « Hercule et la reine de Lydie » le 4 septembre ou « Y’en a marre » d’Iva Govar avec la charmante Dominique Wilms. A cette occasion, la salle intègre la combinaison d’exclusivités qui regroupe les cinémas parisiens Capri, Cinémonde, Ritz, Lutetia et Sélect-Pathé. Cette combinaison connaît également des prolongations d’exclusivité comme celle de « La Douceur de vivre » , le titre francisé de « La Dolce Vita » de Federico Fellini dès le 31 août lorsque le film quitte les écrans du Marignan et du Français.

Ci-dessus: l’entrée du 92 Champs-Elysées en 1959.

Ci-dessus: « Tête folle » avec Annie Cordy et Jean Richard au Triomphe dès le 30 mars 1960.

Dès 1961, le Triomphe programme les films de la Metro-Goldwyn-Mayer, souvent en exclusivité. Ainsi, pour se garantir d’acquérir les prolongations d’exclusivité de « Ben-Hur » de William Wyler ou bien la troisième ressortie en exclusivité du film de Victor Fleming « Autant en emporte le vent », le Triomphe doit écouler une bonne partie de la production M.G.M. de l’époque comme « La Machine à explorer le temps » de George Pal le 29 mars 1961, « Celui par qui le scandale arrive » de Vicente Minnelli le 5 mai 1961, « Coups de feu dans la sierra » de Sam Peckinpah le 10 octobre 1962 ou « Doux oiseaux de jeunesse » de Richard Brooks le 28 novembre 1962. Dès le 29 juin 1963, le Triomphe joue pour plusieurs mois et en prolongation d’exclusivité « Mélodie en sous-sol » d’Henri Verneuil.

A partir de 1964, la salle retrouve une programmation plus classique alternant des productions françaises et étrangères ainsi que des prolongations de succès comme « Goldfinger » le 14 mai 1965, « Les Aventuriers » de Robert Enrico le 24 mai 1967 ou bien « Z » de Costa-Gavras le 13 août 1969. Le film de Richard Lester avec Les Beatles « Quatre garçons dans le vent » connaît au Triomphe un grand succès dès le 16 septembre 1964 alors que d’autres spectateurs se pressent pour voir au cinéma George V voisin « West side story » de Robert Wise.

En 1971, les frères Siritzky, en pleine expansion avec leur société Parafrance, rachètent un grand nombre de salles dont celle du Triomphe. Le cinéma nouvellement intégré à leur circuit programme des films plus commerciaux comme « L’Ours et la poupée » de Michel Deville le 25 février 1970, « Les Novices » de Guy Casaril le 28 octobre 1970 ou bien « French connection » de William Friedkin le 28 janvier 1972.

Ci-dessus: « Emmanuelle » de Just Jaeckin d’après le roman éponyme d’Emmanuelle Arsan, l’un des grands succès du Triomphe.

Arrive le 26 juin 1974 et le « miracle » pour le duo d’exploitants: « Emmanuelle » de Just Jaeckin. Ce film érotique qui révèle Sylvia Kristel reste dix années à l’affiche du Triomphe, soit 553 semaines! Serge Siritzky revient sur ce phénomène de l’exploitation dans son livre « Figures des salles obscures » édité au Nouveau Monde: « je l’ai retiré de l’affiche parce que nous avions perdu le Publicis et nous avions besoin d’écrans sur les Champs-Elysées. En réalité, « Emmanuelle » aurait pu tenir éternellement: les gens venaient de partout, du Japon, de l’Asie et d’autres continents pour le voir ».

Le 21 décembre 1978, le Triomphe entame une période d’extension: le projet initial de Parafrance est de créer un multisalles comprenant huit salles. Cependant, seules trois salles supplémentaires sont créées en sous-sol après le rachat d’une brasserie mitoyenne, sans modifier la salle d’origine dont la capacité est réduite à 315 fauteuils. Les trois autres salles du Paramount City Triomphe, sa nouvelle enseigne, comptent respectivement 190, 150 et 90 fauteuils.

Ci-dessus: le complexe Paramount City Triomphe en 1979.

Suite à la faillite de Parafrance, le complexe est repris par la société Cosmos pour distribuer les productions soviétiques, en complément avec la salle du Cosmos de la rue de Rennes connue sous l’enseigne l’Arlequin. Ainsi, les spectateurs parisiens découvrent au Triomphe le 21 septembre 1988 « La Commissaire » d’Alexandre Askoldov et le 9 novembre 1988 la reprise de « Partition inachevée pour piano mécanique » de Nikita Mikhalkov.

A la fin des années 1980, le circuit UGC acquiert le Triomphe et entreprend la rénovation complète des salles. Le cinéma UGC Triomphe alterne des œuvres en exclusivité et des prolongations de films précédemment programmés dans ses cinémas des Champs-Elysées, l’UGC Normandie et l’UGC George V.

L’aventure du cinéma le Triomphe s’achève le 12 juin 2007, le bâtiment l’abritant subissant une restructuration totale. Les salles sont totalement démolies en 2011.

Voir les cinémas des Champs-Elysées.

Ci-dessus: pavés de presse annonçant « Good bye Mr Chips » (1939) dans le nouveau cinéma Le Triomphe et plus tard « Johny Guitare » (1954).

Ci-dessus: à l’affiche du Triomphe, « Le Grand sommeil » le 6 août 1947 et « Ben-Hur » le 26 mai 1961.

Ci-dessus: « La Fille du désert » en février 1951 et « Mermoz » le 5 novembre 1943 projetés au Triomphe.

Remerciements: M. Thierry Béné.
Documents: La Cinématographie française, Le Film, Le Film français, Gallica-BnF et collection particulière.